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Sujet Historique Date 08-06-2006
Titre Les débuts du Christianisme Section Société
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Sommaire

1. Les débuts du Christianisme
1.1 Vérités humaines et révélation : Jésus et les siens
1.2 Formes de communautés : un départ en trois crises
1.3 Extensions géographiques et développement : Paul
1.4 L'émergence du christianisme : le christanisme juif
1.5 L'émergence du christanisme : les communautés pauliniennes
1.6 Architecture et représentations artistiques : Il n'y a pas encore d'art chrétien
1.7 Expression de foi - piété : le Christ, le baptême et la cène
1.8 Églises et Etat : les chrétiens veulent s'intégrer à la société
1.9 Formes de communautés : de petites Églises mal organisées
1.10 Dimension éthique et valeurs morales : entre les modèles juif et grec
1.11 Témoins et martyrs : Du « témoin » au « martyr »
1.12 Extension géographique et développement : l'expansion se poursuit
1.13 Conclusion
1.14 Bibliographie de l’auteur
1.15 Notes


Avant-propos

Si l’on veut faire preuve de respect envers nos lointains ancêtres dans la foi, et non les manipuler pour construire un beau tableau du passé conforme à nos préférences, il faut essayer de prendre conscience des tâtonnements, des conflits et des découvertes qui ont caractérisé le Ier siècle chrétien. Pris dans le tourbillon créé par une foi radicalement nouvelle, ces femmes et ces hommes ont mis du temps à reprendre pied et à entreprendre la marche en avant dans laquelle Dieu les lançait. Ainsi s’explique que les débuts du christianisme aient connu une histoire tourmentée, pleine d’incertitudes, mais aussi chargée d’espérance. Tentons de les suivre sans leur imposer nos idées toutes faites.


1. Les débuts du Christianisme

1.1 Vérités humaines et révélation : Jésus et les siens Début de page

Jésus était juif…

Jésus était juif. Même s’il n’avait pas une conception étroite du peuple de Dieu, c’est au sein du judaïsme qu’il a exercé son ministère, qui n’a guère dépassé les limites de la Palestine juive d’alors. Le judaïsme palestinien ne représentait qu’environ un cinquième de l’effectif total des juifs. Les juifs de Mésopotamie, ceux d’Égypte aussi, étaient plus nombreux que ceux de Palestine. Il y avait des colonies juives un peu partout en Asie mineure et plusieurs dizaines de milliers de juifs vivaient à Rome. Ce peuple nombreux, privé de toute unité politique, était très divisé sur le plan culturel, les uns parlant araméen, les autres grec. Même en Palestine, où l’araméen dominait les juifs étaient éparpillés en groupes très divergents : Pharisiens 1, Sadducéens 2, Zélotes 3, Esséniens 4 - quelques autres aussi, sans doute. Les membres de ces groupes ne représentaient qu’une minorité et semblent avoir éprouvé un solide mépris pour la majorité de la population, considérée par eux comme fort tiède dans la pratique de la religion mosaïque.

…continuateur de Jean le baptiste 5

Jésus a été au début de sa carrière publique le disciple et le continuateur de Jean-Baptiste. Ce dernier, échappant à l’attitude sectaire des groupes ci-dessus nommés, lançait à tout le peuple juif de Palestine un appel à la repentance et au baptême permettant à chacun de bénéficier du pardon divin. Bref, il rassemblait tout le peuple devant Dieu. Si l’on songe à la façon dont Jésus a attiré à lui des foules immenses, auxquelles il a annoncé la venue du Règne de Dieu, on ne peut pas ne pas penser que la continuité est complète entre les deux rassembleurs du peuple. Entre eux et les groupes exclusivistes, l’opposition est absolue. Mais il ne s’agit pas d’un conflit entre une religion nouvelle et le judaïsme. Un Réveil populaire au sein du judaïsme palestinien s’en prend énergiquement aux prétentions sectaires des groupes dirigeants juifs.

La résurrection de Jésus a donné la preuve qu'il était directement en relation avec Dieu.

Les deux grands prédicateurs de ce Réveil une fois mis à mort par les autorités inquiètes de leur influence sur la foule, la résurrection du seul Jésus crée entre eux une différence qui commandera tout l’avenir. Même si les disciples de Jean-Baptiste sont restés actifs pendant un certain temps (Actes 18/24-26 ; 19/1-3), ce sont les adeptes de Jésus qui ont pris le mors aux dents. La résurrection de leur Maître leur a donné la preuve du caractère décisif de la personne et de l’oeuvre de Jésus. Celui que Dieu avait arraché à la mort n’était pas seulement plus important que le Baptiste ; il était directement en relation avec Dieu, ses miracles apparaissaient comme des interventions divines, ses enseignements prenaient un relief extraordinaire et devaient être compris comme des révélations venues d’en-haut. Sa résurrection annonçait la proximité de l’accomplissement de toutes choses. Bref, tous les souvenirs qu’on gardait de son ministère terrestre méritaient d’être conservés précieusement et de constituer une tradition qu’on utilisait pour la catéchèse et le culte.

Les premiers chrétiens s'installent à Jérusalem.

Les disciples de Jésus firent même beaucoup plus. Persuadés que le Christ, auquel ils identifiaient leur Maître, allait venir bientôt dans le Lieu Saint, c’est-à-dire le Temple de Jérusalem, ils vinrent se fixer dans cette ville, où pourtant leur activité risquait de se heurter à de graves difficultés. Ils y fréquentèrent assidûment le Sanctuaire, y prêchèrent l’Évangile et y constituèrent une communauté extrêmement soudée et fervente. Même si le tableau que les chapitres 1 à 5 des Actes en donnent est un peu idéalisé, rien ne permet de mettre en doute l’étroitesse des liens unissant entre eux les membres de la première Église à Jérusalem. Par certains côtés, ce groupe de croyants ressemble aux Esseniens de Qumran et obéit, comme ceux-ci, à des règles disciplinaires rigoureuses (Actes 5./1-11). Les « Douze » 6 forment un collège de direction où Pierre semble avoir joué un rôle de porte-parole et de chef.

Ajoutons que cette primitive Église, placée devant la nécessité de comprendre le sort tragique et triomphal de Jésus, a beaucoup scruté les Ecritures et trouvé dans celles-ci des titres, des noms et des prophéties applicables à leur Maître : non seulement « Messie » 7 (en grec « Christ »), mais aussi « Fils de Dieu », « Fils de l’Homme », « Fils de David », « Seigneur », etc. ; non seulement de nombreux Psaumes, mais encore beaucoup de passages empruntés aux Prophètes, à commencer par Esaïe, etc. Les discours de Pierre en Actes 2 à 4 sont à cet égard une mine d’une extrême richesse, même si leur contenu a pu être retouché par l’auteur « à Théophile » 8.

1.2 Formes de communautés : un départ en trois crises Début de page

Trois crises ont marqué la vie de l’Église primitive au cours du tiers de siècle qu’elle a passé à Jérusalem : la rupture avec les Hellénistes, qu’on peut situer vers 35 de notre ère ; le remplacement de Pierre par Jacques à la tête de la communauté, peu après 40 ; le martyre de Jacques (sans doute en 62) et la fuite de la communauté à Pella (vers 66), ville païenne située au-delà du Jourdain, peu avant ou peu après le début du soulèvement national contre Rome.

La scission avec les hellénistes

Les « Hellénistes » dont nous parlent les chapitres 6 à 8 du Livre des Actes étaient apparemment des juifs hellénistiques installés à Jérusalem et dévorés par un zèle missionnaire si intense qu’ils s’impatientaient de voir les dirigeants de l’Église jérusalémite consentir à toutes sortes de compromis pour être autorisés à continuer à résider dans la Ville Sainte et à fréquenter le Temple, afin de pouvoir y accueillir le Christ lors de son Retour. Sans doute persuadés que cette « Parousie » 9 serait supra-terrestre et non liée à un lieu particulier (cf. par exemple Marc 13/24-27), plus sensibles que leurs frères de la majorité à l’immensité du monde qu’il fallait gagner à la foi, ces Hellénistes ont provoqué le conflit avec les autorités jérusalémites (cf. le discours très agressif d’Étienne en Actes 7), puis ont fui la capitale pour échapper à la répression, mais plus encore pour aller prêcher l’Évangile partout où ils passaient (Actes 8/4-3.26-40 ; 11/19-21), parfois fort loin de la Palestine et jusque parmi les « Grecs » c’est-à-dire les païens. Courageux activistes, ils ont sans doute passé le relais à l’apôtre Paul, lui aussi missionnaire intransigeant qui les a rejoints à Antioche (Actes 11/5-26). Mais leur contribution à la pensée chrétienne naissante n’a été ni du niveau de celle de la première Église de Jérusalem, ni comparable à celle de Paul. Si, comme il est probable, l’Évangile selon Marc est dû à l’un d’entre eux, au moins dans sa première forme, on leur reconnaîtra pourtant un immense mérite littéraire : avoir donné au christianisme le livre qui l’exprime le mieux : l’Évangile.

Jacques, le frère de Jésus, remplace Pierre.

La seconde crise qui a secoué la première Église de Jérusalem a sans doute été plus grave que la précédente. Le groupe des Douze, animé par l’apôtre Pierre, a cédé la place à Jacques, frère du Seigneur, dans des conditions obscures que le récit d’Actes 12 reflète au moins pour une part. On sait en effet par l’historien Flavius Josèphe qu’Hérode Agrippa, roi de la Palestine entière de 41 à 44, s’appuyait sur le parti sadducéen. L’exécution de l’un des Douze, l’arrestation de Pierre répondaient sans doute à des demandes émanant de ce milieu, qu’indisposait la consolidation de l’Église à proximité immédiate du Temple (Actes 12/3). Les liens évidents qui s‘étaient renforcés entre le groupe chrétien et les Esséniens (Nombreux emprunts herméneutiques 10 et christologiques, parenté institutionnelle, même réserve à l’égard du culte sacrificiel, etc.) ont dû paraître dangereux au Grand-prêtre et à son entourage. En s’enfuyant de Jérusalem (Actes 12/17), Pierre laissait le champ libre à Jacques, qui jouissait depuis plusieurs années déjà d’une autorité certaine (cf. Galates 1/19) et que ses penchants pharisiens rendaient plus acceptable aux dirigeants jérusalémites. Ce changement de chef a sans doute signifié aussi pour l’Église de la capitale juive une réorientation profonde : abandon de la communauté des biens, assouplissement de la discipline, retour à une observance des commandements plus individuelle et donc plus proche de celle des Pharisiens. Pierre semble pour sa part s’être désormais cantonné dans des tâches missionnaires, tout en gardant à Jérusalem une certaine autorité morale (Cf. Actes 15/7-11 ; I Corinthiens 1/12 . 9/5 ; Galates 2/11-21).

L'exécution de Jacques : fin de l'organisation centralisée

Enfin, la troisième crise qui a frappé l’Église de Jérusalem a été plus grave encore. Qu’en l’an 62 le Grand-Prêtre ait craint l’influence que Jacques exerçait sur le peuple juif en raison de sa piété au point de le faire assassiner à un moment où l’autorité romaine était affaiblie par un intérim montre à quel point ce chef d’Église était intégré au milieu juif. Cet acte arbitraire allait avoir des conséquences imprévues dans de nombreux domaines. Tout d’abord, l’Église de Jérusalem ainsi frappée par la plus haute autorité juive allait adopter à partir de 66 une attitude extrêmement réservée vis-à-vis du soulèvement des juifs palestiniens contre Rome. Bien que nous soyons très mal renseignés sur les péripéties vécues par cette communauté entre 66 et 70, la fuite du groupe à Pella ne fait guère de doute et pourrait même être antérieure à 66 (cf. Epiphane, Panarion, XXIX, 7,8). c’est l’indice d’une rupture profonde entre une communauté chrétienne jusqu’alors très intégrée au judaïsme palestinien et les institutions juives qui la rejetaient.

Une autre conséquence plus importante encore de la mort de Jacques, de l’exil de la communauté et de la ruine de Jérusalem en 70 est que l’organisation très centralisée dont l’Église universelle était restée dotée malgré son expansion a complètement disparu. Alors que Jacques avait été pendant quelque vingt ans une sorte de Pape auquel faisaient allégeance toutes les communautés locales et auquel Paul lui-même avait été obligé de venir demander humblement la réconciliation (Actes 21/17-26 ; Romains 15/25-31), les Églises chrétiennes se retrouvèrent soudain, à partir de 62, en régime congrégationaliste sans aucune autorité centrale et sans le moindre système de coordination. C’est seulement dans la seconde moitié du IIème siècle que cet émiettement institutionnel commencera à reculer au profit d’une ébauche de système synodal.

Le retour à Jérusalem de la communauté repliée à Pelle ne modifia en rien la totale décentralisation résultant des événements de 62 à 70. Cette Église mena sous la direction de membres de la famille de Jésus et de Jacques une existence sans éclat, avant de disparaître dans des conditions obscures au IIème siècle. Restée proche du Judaïsme tout en n’y appartenant plus, elle n’exerça plus aucune influence sur un christianisme désormais lancé dans des directions tout autres.

1.3 Extensions géographiques et développement : Paul Début de page

Paul : les premiers pas

Face à l’expansion un peu désordonnée suscitée par la prédication missionnaire des Hellénistes en Palestine, en Phénicie et en Syrie, l’Église de Jérusalem avait, dès avant 40, réagi en envoyant auprès des nouvelles communautés des hommes de confiance capables d’éviter toute dérive. Pierre -parfois accompagné de Jean- fut souvent cet inspecteur (Actes 8/14-25 ; 9/32-43), avant de se lancer dans une entreprise missionnaire propre (Actes 10/1 à 11/18 ; Galates 2/11ss). Lorsque fut fondée à Antioche une Église comptant des membres venus du paganisme, l’envoyé de Jérusalem fut Barnabas (Actes 11/22-24), dont l’origine chypriote faisait un proche voisin de la métropole de la Syrie du Nord. Ce personnage assez mal connu, un Lévite 11 qui avait participé activement à la vie de la toute première communauté jérusalémite (Actes 4/36-37), introduisit dans l’Église d’Antioche un certain Saul, de Tarse en Cilicie, dont il appréciait l’ardeur missionnaire et le talent (Actes 9/26-28 ; 11/25-26). Leur collaboration au service de l’Évangile allait durer plusieurs années.

Conflit avec l'Église de Jérusalem

Saul de Tarse avait déjà un passé chrétien relativement long, depuis sa dramatique rencontre avec le Christ ressuscité sur le chemin de Damas (Galates 1/15-16 ; Actes 9/1-19). Tout de suite lancé dans l’activité missionnaire (Galates 1/17), il avait suscité tant d’oppositions qu’il avait dû s’enfuir de Damas (II Corinthiens 11/32-33 ; Actes 9/23-25), puis de Jérusalem (Actes 9/29-30), et chercher refuge dans sa ville natale, où Barnabas vint le quérir. Un an après son arrivée à Antioche (Actes 11/26), Barnabas et lui furent envoyés par cette jeune Église comme missionnaires d’abord à Chypre (Actes 13/1-12), puis dans plusieurs villes du Sud du plateau d’Anatolie (Actes 13/13 à 14/28). Leur succès auprès des païens, bien accueilli par les chrétiens d’Antioche, ayant suscité des réserves de la part de frères venus de Judée (Actes 15/1-2), ils se rendirent à Jérusalem pour plaider leur cause devant les apôtres et les anciens (Actes 15/3-4). Les deux récits que le Nouveau Testament a conservés de cette rencontre (Galates 2/1-10 ; Actes 15/4-29) présentent des divergences importantes que les spécialistes n’arrivent pas à éliminer. Toutefois, il est vraisemblable qu’un compromis fut trouvé entre ceux qui voulaient imposer aux convertis d’origine païenne l’adhésion au judaïsme et ceux qui, comme Saul et Barnabas, considéraient la foi au Christ comme la seule condition d’entrée dans l’Église. Pour des raisons obscures, ce compromis fut rapidement dénoncé par Saul, tandis que Barnabas y resta fidèle. Ainsi se termina la coopération de ces deux missionnaires. Chacun repartit de son côté (Actes 15/36-41), mais, tandis que Barnabas restait appuyé sur l’Église d'Antioche, Paul, persuadé qu’il avait été trompé par tous les dirigeants des Églises, coupa les ponts avec eux et se lança dans une entreprise missionnaire complètement indépendante.

Paul : la fuite en avant

Paul avait toutes les qualités requises pour mener à bien une entreprise aussi difficile. Juif de la diaspora, il avait le grec comme langue maternelle et ses épîtres montrent qu’il avait reçu une formation rhétorique et philosophique relativement poussée. Tout indique qu’il avait aussi fait des études rabbiniques, même si l’affirmation d’Actes 22/3 faisant de lui un élève du grand rabbin Gamaliel paraît un peu fragile. Cette appartenance à deux cultures se traduit aussi par son double nom, qui date sans doute de sa petite enfance, comme c’était le cas pour beaucoup d’enfants de familles juives de la diaspora, qui recevaient un nom hébraïque pour les relations familiales et un nom païen pour la vie publique. Fils d’un citoyen romain, Paul portait donc le nom d’une grande famille romaine, en même temps que celui du premier roi d’Israël. La biographie de Paul présente des zones d’ombre, d’autant plus que certaines des indications fournies par le Livre des Actes sont sujettes à caution car elles contredisent certains renseignements contenus dans les épîtres de l’apôtre (cf. II Corinthiens 11/32-33 et Actes 9/23-25 ; Galates 2/1-10 et Actes 15/4-29 ; etc.). Pourtant il s’agit du personnage le mieux connu de toute la première génération chrétienne. Violemment opposé à la nouvelle foi dans sa jeunesse (Galates 1/13, par exemple), Paul fut complètement retourné par sa vision du Ressuscité et mit désormais la même ardeur incomparable à prêcher l’Évangile. Après des essais à moitié réussis, la coopération avec son aîné Barnabas lui permit d’affiner sa méthode et en particulier d’apprendre à utiliser le cadre offert par les synagogues pour trouver un public bien préparé à recevoir sa prédication.

Paul chef d'Église

Bref, au moment de sa rupture avec Barnabas, postérieure de dix à douze ans à sa conversion, Paul était prêt pour devenir le chef d’un groupe de missionnaires ne relevant que de lui seul. Après avoir cherché quelque temps le terrain d’action adéquat (Actes 16/6-10), Paul et ses collaborateurs le trouvèrent dans les villes du pourtour de la Mer Egée, en Macédoine, en Achaïe et en Asie, où, en dépit de toutes les oppositions, ils implantèrent en dix ans une demi-douzaine de solides Églises. Cependant, les tenants d’une attitude conciliante envers l’Église de Jérusalem suivaient partout Paul à la trace et sapaient son autorité dans les Églises qu’il avait fondées.

Paul veut se réconcilier avec les frères de Jérusalem.

Après avoir longtemps lutté pour écarter ces rivaux qui à ses yeux compromettaient la pureté de l’Évangile (cf. par exemple I Corinthiens 1/10-17 ; 3/3-22 ; II Corinthiens, chap. 10 à 12 ; Galates 1/6-9 ; 3/1-14 ; Philippiens 3/2-21), Paul parvint à la conclusion qu’il n’y avait plus de place pour lui autour de la Mer Egée, qu’il fallait chercher à se réconcilier avec Jacques en apportant à l’Église de Jérusalem le produit d’une vaste collecte faite dans toutes les communautés qu’il avait fondées et que la seule façon pour lui de pouvoir continuer à prêcher l’Évangile était de partir au bout du monde connu, en Espagne, en trouvant un appui au passage dans l’Église de Rome (Romains 15/14-33 ; cf. I Corinthiens 16/1-4 ; II Corinthiens 8/1-15). Arrivé à Jérusalem à la tête d’une nombreuse délégation représentant toutes les Églises qui lui restaient attachées (Actes 20/4), il n’y fut reçu par l’Église qu’avec réserve (Actes 21/17-25) et semble avoir été complètement abandonné par elle après son arrestation par les autorités romaines (Actes 21/33 à 26/32). Bref, la réconciliation demandée par Paul n’avait pas vraiment été accordée par Jacques et les chrétiens de l’Église-mère.

Paul martyr.

La fin de la carrière de l’Apôtre des Gentils 12 nous est fort mal connue. Conduit à Rome sous bonne escorte, il y resta en résidence surveillée pendant au moins deux ans, en attendant son procès devant le tribunal impérial (Actes, chap. 27 et 28). La fin abrupte du Livre des Actes ne permet pas d’en dire davantage. Quelques indices ténus autorisent diverses hypothèses : Paul a-t-il été condamné et exécuté vers 62 ? A-t-il été relâché et s’est-il rendu comme missionnaire en Espagne ? Est-il retourné dans les parages de la Mer Egée ? Ce qui semble certain c’est qu’il a péri à Rome en martyr, que ce soit dès 62, lors de la persécution néronienne en 64 ou à une date postérieure, dans des circonstances inconnues. En d’autres termes, sa grande carrière missionnaire a pris fin dès son arrestation à Jérusalem vers 58 et son action n’a plus jamais repris la même ampleur par la suite.

Paul théologien

Du point de vue de sa participation à l’expansion chrétienne au 1er siècle, l’apôtre Paul n’a donc pas été le personnage d’exception qu’on imagine parfois en raison de la place que ses lettres occupent dans le Nouveau Testament. Sa contribution à la diffusion de l’Évangile est demeurée régionale et son activité propre n’a duré qu’une douzaine d’années. On aurait tort également de croire que Paul a été le fondateur de la théologie chrétienne. Son apport doctrinal, qui ne fait que compléter celui de la première Église de Jérusalem, ne porte que sur deux points : l’appropriation du salut et la conception de l’Église locale. Sur ces deux sujets, l’épître aux Romains, document longtemps mûri avant sa rédaction définitive, formule admirablement la pensée de Paul. On ne bénéficie du salut apporté par Jésus-Christ que par la foi ; la vie chrétienne qu’implique cette foi n’est possible qu’au sein d’une communauté locale où souffle le Saint-Esprit. Ces deux grandes idées, énoncées avec passion et talent, reflètent l’expérience missionnaire de l’apôtre, soucieux d'évangéliser les païens en dépit de leur ignorance de la Loi divine et de faire co-exister et coopérer quotidiennement les juifs et les non-juifs gagnés au Christ. La fécondité de ces deux notions n’est plus à démontrer, car elle s’est manifestée tout au long de l’histoire du christianisme, en particulier à l’époque de la Réforme.

Les communautés pauliniennes : un petit noyau isolé

Toutefois, au moment où l’apôtre Paul disparaît, la demi-douzaine d’Églises locales qui lui étaient restées fidèles ne constitue qu’un petit noyau isolé au milieu de cinquante à cent communautés locales relevant de Jérusalem et, de ce fait, très réservées à l’égard des idées de Paul et de sa soif d’indépendance vis-à-vis des synagogues. Ce christianisme très largement majoritaire demeure intégré aux communautés juives, au sein desquelles il se contente d’affirmer la messianité de Jésus, aussi bien dans la Palestine juive que dans la diaspora.

L'Évangile est diffusé également vers l'Orient.

Si, comme Paul lui-même, un Pierre, un Barnabas, un Apollos et beaucoup d’autres missionnaires avaient orienté dès le début leurs efforts vers les provinces de l’Empire romain et en particulier vers celles où le grec était la langue véhiculaire, il est certain que d’autres apôtres ou évangélistes, de langue maternelle araméenne, ont porté l’Évangile dans des régions où l’araméen était la langue dominante : Palestine, Pérée, Phénicie, Syrie et Mésopotamie, c’est-à-dire des pays sis de part et d’autre de la frontière entre l’Empire romain et son grand rival oriental, l'Empire parthe. Mais ces campagnes d’évangélisation en direction de l’Orient ne nous sont connues que par des légendes tardives, faute de documents plus directs. Le grand nombre de juifs habitant ces régions faisait de celles-ci des zones naturelles d’expansion de la foi nouvelle. C’est tout ce que nous pouvons dire pour cette première génération chrétienne. Mais il faut mentionner cette dimension de l’entreprise missionnaire pour ne pas se faire une idée complètement déséquilibrée des résultats auxquels elle était parvenue vers l’époque de la Guerre juive (66-70).

1.4 L'émergence du christianisme : le christianisme juif Début de page

La destruction du temple de Jérusalem

Restés dans leur grande majorité à l’intérieur ou à la frange des synagogues, les chrétiens ne pouvaient pas ne pas subir de plein fouet le choc du soulèvement des juifs contre Rome en l’an 66 et plus encore celui de la prise de Jérusalem et de la ruine définitive du Temple en 70. Certains s’associèrent sans doute à l’insurrection nationale et périrent dans les combats ou furent vendus comme esclaves par les Romains vainqueurs. D’autres, comme la majorité de l’Église de Jérusalem, restèrent sur la réserve, puis s'associèrent sans doute à la reconstruction dans le cadre d’une domination romaine renforcée. Pour tous, le désarroi des Juifs devant la destruction de tout l’édifice de leur religion dut être un fardeau très pesant dont ils prirent leur part.

La rupture avec le judaïsme

Comme on sait, l’entreprise de reconstruction du judaïsme désormais privé de sanctuaire fut principalement conduite par un rabbin pharisien du nom de Johannan ben Zakkai, qui avait implanté son école à Jamnia 13, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Jérusalem. Grâce à ce maître vénérable, puis à ses continuateurs, les synagogues de Palestine et de la diaspora restèrent unies en se ralliant à une interprétation pharisienne de la Loi et de l’Ecriture. Ce fut au prix de l’élimination des nombreuses tendances centrifuges jusqu'alors tolérées et du retour à la Bible hébraïque dont le canon fut fermé pour la première fois, ou, à défaut, à des traductions d’un littéralisme outrancier destinées à supplanter la version des Septante 14, compromise par l‘usage qu’en faisaient les chrétiens. Vers 90, semble-t-il, la réforme s’était imposée à peu près partout et les dissidents, à commencer par les disciples de Jean-Baptiste et de Jésus, avaient été contraints de quitter les synagogues qui leur avaient jusqu’alors fait une place en leur sein.

Des chrétiens espèrent réformer le judaïsme.

Avant cette date, certains chrétiens croyaient encore possible de proposer leur foi en Jésus-Christ à leurs frères juifs comme fondement d’une restauration du judaïsme. Nous avons quelques indices littéraires de telles tentatives, même si nous n’en connaissons pas l’histoire. Citons d’abord l’épître de Jacques, dont on a pu dire parfois qu’elle était un écrit juif à peine christianisé par l’insertion de deux mentions de Jésus-Christ, mais qu’il faut plutôt lire comme un essai pour présenter la foi chrétienne comme un judaïsme libéral susceptible de devenir le centre de ralliement de toutes les synagogues. Le patronage de l’ancien chef de l’Église de Jérusalem était à cet égard fort utile. L’autre écrit qui reflète une tentative du même genre est l’Évangile selon Marc dans sa forme finale. En présentant Jean-Baptiste et Jésus comme les victimes des intrigues des dirigeants de la Palestine juive et en faisant des scribes de Jérusalem les pires ennemis de Jésus, ce livre cherchait à rallier à la foi chrétienne, non des individus isolés arrachés aux synagogues, mais bien plutôt le petit peuple juif que le désastre de 70 avait rendu méfiant à l’égard des chefs et des maîtres qui l’avaient mené au désastre.

Vers 90-95, la rupture est très avancée.

L’Évangile selon Matthieu, qu’on peut dater de 90-95, se fait l’écho d’une situation où la rupture entre l’Église et la synagogue est plus avancée, sans être encore complète. L’effort fait par l’auteur pour présenter Jésus comme l’accomplissement des prophéties messianiques et comme l'interprète autorisé de la Loi divine, la violence des attaques lancées contre les Pharisiens et les scribes de leur obédience (chap. 23), alors que d’autres scribes sont traités avec respect (13/52), suggèrent que l’évangéliste est aux prises avec les autorités mises en place dans les synagogues par les réformateurs de Jamnia. Il a encore l’espoir de leur arracher un certain nombre de leurs fidèles et s‘applique par conséquent à démontrer que Jésus est l’héritier légitime de tout le passé d’Israël et qu’un ralliement à sa personne et à sa communauté constituerait la vraie fidélité à l’Alliance.

L'indépendance à l'égard du judaïsme

Le IVème Évangile, dont on reconnaît aujourd’hui qu’il reste profondément juif, même s’il s’agit d’un judaïsme quelque peu marginal, peut être daté des premières années du IIème siècle. Il provient d’un milieu qui a connu l’exclusion de la synagogue et n’espère plus gagner à la cause du Christ un nombre appréciable de membres de cette institution (9/22 ; 12/42 ; 16/2). Même si les disciples de Jésus sont des juifs, à ses yeux comme à ceux des autres évangélistes, « les juifs » sont dans son langage les adversaires de Jésus ou en tout cas des gens incapables de croire authentiquement en lui. Le groupe des disciples de Jésus, qu’il n’appelle jamais « Église », est un élargissement du noyau initial qui résulte du témoignage rendu par les premiers adeptes au sein du monde, avec l’appui irrésistible du Paraclet 15. On entend ici la voix d’une communauté qui a pris conscience de son indépendance à l’égard du judaïsme, tout en gardant le souvenir de ses racines juives. Cette découverte d’un fait qui nous paraît aujourd’hui évident a demandé trois quarts de siècle. Il faut se le rappeler si l’on veut comprendre comment le christianisme est né.

1.5 L'émergence du christanisme : les communautés pauliniennes Début de page

Paul n'a pas distingué le judaïsme du christanisme.

On objectera peut-être que Paul a, dès la première génération chrétienne, opposé le christianisme au judaïsme. C’est une erreur complète. Il suffit pour s’en convaincre de lire les chapitres 9 à 11 de l’épître aux Romains, où l’apôtre écarte l’idée que l’Alliance entre Dieu et Israël aurait été annulée en raison de l’infidélité des juifs. L’endurcissement de la majorité des membres du Peuple de Dieu face à Jésus-Christ n’est selon Paul qu’un épisode de l’histoire longue et tourmentée de l’Alliance. Dieu a voulu permettre ainsi l’accès des païens au salut qu’apporte l’Évangile de Jésus-Christ, mais les Gentils gagnés à la foi sont greffés sur le vieil arbre qui porte toutes les branches, qu’elles soient anciennes ou nouvelles. En outre, Paul exprime la certitude que l’endurcissement partiel qui a frappé Israël n’est pas définitif et qu’un jour « tout Israël sera sauvé » (Romains 11/25-26). Si l’on tient compte du fait que, presque partout, Paul commençait par se rendre à la synagogue pour y prêcher l’Évangile (Actes 13/14 ; 14/1 ; 16/13 ; 17/1-3,10,17 ; 18/4 ; 19/8) et ne quittait ce lieu privilégié que contraint et forcé, pour aller organiser ailleurs une communauté chrétienne où juifs et païens co-existaient, on reconnaîtra que l’apôtre des païens lui-même avait la plus grande difficulté à distinguer et à opposer christianisme et judaïsme.

Après vingt ans de silence, les héritiers de Paul prennent la parole.

Les quelques Églises locales restées fidèles à la doctrine et à la mémoire de Paul après la disparition de celui-ci ne sont pourtant pas rentrées dans le giron des synagogues, où leurs frères chrétiens d’autres obédiences étaient demeurés. Après quelques années d’effacement coïncidant avec la catastrophe nationale du judaïsme et avec ses suites immédiates, nous les voyons s’enhardir peu à peu et présenter à leurs membres et aux autres chrétiens une apologie de la mission paulinienne et de l’existence de communautés chrétiennes distinctes des synagogues.

Vers 80-85, « l’oeuvre à Théophile », composée de l’Évangile selon Luc et des Actes des Apôtres, donne une ampleur nouvelle à la première ébauche d’« Évangile » sortie trente ans plus tôt des milieux hellénistes. Trois grandes idées président à la composition de cette oeuvre considérable. La première, c’est que Paul -et non Jacques- est le continuateur de Pierre et des Douze, ce qui lui assure une légitimité incomparable. La deuxième, c’est que le passage de l’Évangile des juifs aux païens n’a été possible que grâce à l’action persévérante de Dieu face à des témoins rebelles ou hésitants : vocation de Paul (Actes 9/1-19 ; 22/3-21 ; 26/9-20) ; laborieuse conversion du centurion Corneille (Actes 10/1 à 11/18) ; succès miraculeux de la prédication auprès des païens (13/44-49 ; 14/26-27 ; 15/4,7-12,14-18 ; 17/4 ; 18/8-10) ; protection divine toute spéciale pour les témoins menacés (Actes 12/3-17 ; chap. 22 à 28).

Enfin, une troisième idée tout à fait essentielle est que le ministère de Jésus et des Douze plonge de profondes racines dans ce qu’il y a de meilleur en Israël (Récit de l’Enfance, élimination de tous les épisodes de la vie de Jésus se déroulant hors du milieu juif, etc.). Par conséquent, les Églises de tradition paulinienne d’où provient « l’oeuvre à Théophile » ont une légitimité bien plus grande que les synagogues recroquevillées sur elles-mêmes auxquelles elles s’opposent. On a souvent fait observer que cette argumentation avant tout défensive reflétait le complexe d’infériorité d’une faible minorité face à une majorité encore étroitement liée aux synagogues et faisait d’un audacieux comme Paul un personnage passablement conformiste. On relira donc les épîtres pour découvrir le véritable Apôtre des Gentils, mais on découvrira à travers les Actes des Apôtres les héritiers de ce personnage malcommode, encore tout étonnés d’avoir osé reprendre la parole après plus de vingt ans de silence.

Les Églises pauliniennes font circuler quelques écrits.

Dans les années qui suivirent la publication de Luc-Actes, ce milieu s’enhardit encore un peu plus. Comme on sait, certaines des épîtres qui portent le nom de Paul dans le Nouveau Testament différent tellement, par leur style et leurs idées, des lettres aux Romains, aux Corinthiens, aux Galates, etc., qu’on a souvent conclu qu’il s’agissait d’écrits rédigés par des disciples de Paul longtemps après la mort de celui-ci. Tel est le cas des trois épîtres « pastorales » 16, de l’épître aux Ephésiens, peut-être aussi de l’épître aux Colossiens. Même s’il subsiste des désaccords à ce sujet, on peut dire sans imprudence que vers 85-90 les Églises fidèles à la mémoire de Paul ont osé mettre en circulation quelques petits écrits placés sous le nom du Maître afin de propager quelques idées relatives surtout à l’organisation des Églises et à la morale à y enseigner. Ces thèmes sont caractéristiques pour des groupes indépendants, obligés de veiller à leur propre existence, alors qu’à la même époque les chrétiens de la majorité pouvaient se contenter d’accepter les règles reçues dans les synagogues auxquelles ils continuaient à appartenir. Ajoutons que les enseignements énoncés dans ces épîtres qualifiées de « deutéro-pauliniennes » se situent dans le prolongement de ceux qu’on trouve dans les épîtres certainement authentiques.

Les héritiers de Paul constituent la collection des épîtres pauliniennes.

C’est entre 95 et 100 que les Églises pauliniennes se décidèrent à faire un dernier pas, rendu beaucoup plus facile par l’exclusion désormais générale des chrétiens des synagogues : la constitution et la publication de la collection des épîtres de Paul. Depuis plus de quarante ans, ces lettres adressées à telle ou telle Église dormaient dans les archives des communautés destinataires relues peut-être de temps à autre, mais nullement diffusées. L’apôtre s’y était exprimé de la façon la plus franche, la plus directe, parfois la plus brutale. Puisque les chrétiens étaient désormais à l’écart des synagogues, la publication de ces documents assez explosifs ne leur faisait plus courir de risques immédiats.

Les épîtres de Paul n'auront d'influence qu'à long terme.

Par contre, elle était urgente, car les Églises devenues depuis peu indépendantes pouvaient être gagnées à une foi plus paulinienne et trouver chez Paul beaucoup de suggestions utiles pour s’organiser. Toutefois, rien ne permet de penser que la collection des épîtres de Paul ait eu une influence considérable. Le IIème siècle chrétien cite fort peu l’Apôtre des Gentils et ne l’a sans doute pas beaucoup lu. C’est à plus long terme que la publication du corpus des lettres pauliniennes à produit un effet. Lorsque, peu avant le milieu du IIème siècle l’hérétique Marcion a voulu remplacer l’Ecriture juive par une Ecriture chrétienne, c’est à la collection des épîtres de Paul qu’il a donné la place centrale. Quand, vers 180-200, les Églises ont constitué, pour neutraliser Marcion, une Bible comportant un Nouveau Testament à côté de l’Ancien, elles ont conservé au centre de cet ensemble, la collection en question. Ainsi a été assurée la conservation de ces extraordinaires documents, puis leur utilisation de plus en plus fréquente par les théologiens. Bref, s’il y a eu au cours des siècles, un Augustin, un Luther, un Calvin, un Karl Barth, c’est à l’initiative prise par des disciples anonymes de Paul vers 95-100 qu’on le doit. Autant dire qu’ils ont apporté une contribution exceptionnelle à la vie des Églises de tous les temps.

Les Églises araméennes restent fidèles à la transmission orale de la foi.

Pendant que les Églises de tradition paulinienne faisaient un effort littéraire considérable pour aider les communautés de langue grecque récemment exclues des synagogues à maîtriser leur existence sans les étais offerts jusque-là par les institutions synagogales, les Églises de langue araméenne dispersées à travers la Palestine, la Syrie et la Mésopotamie restaient fidèles à la transmission orale de la foi, ce qui nous prive de renseignements sur leur histoire après leur séparation d’avec le judaïsme. Quelques légendes postérieures, l’existence de traductions araméennes de quelques apocryphes rédigés en grec, bien attestée même s’il n’en reste que des débris, l’apparition dès le début du IIIème siècle d’une assez riche littérature chrétienne syriaque 17 nous permettent seulement de dire que ces Églises étaient relativement nombreuses et vivantes. Il faut tenir compte de ce fait si l’on veut présenter un tableau de ce qu’était le christianisme vers la fin du Ier siècle de notre ère.

1.6 Architecture et représentations artistiques : Il n'y a pas encore d'art chrétien

Enfin indépendantes des synagogues, les Églises de la fin du Ier siècle ne sont pas encore installées dans leurs meubles. Comme la toute première Église de Jérusalem (Actes 1/13 ; 2/2,46 ; 5/42 ; 12/12) et les communautés fondées par Paul (Actes 18/7 ; 19/9 ; Romains 16/3-5 ; etc.), les Églises tenaient leurs assemblées dans des maisons particulières suffisamment vastes ou dans des lieux profanes (Ecole, etc.). On ne peut donc pas parler d’une architecture chrétienne à cette époque -et pas davantage d’un art chrétien, que le maintien des liens étroits avec les synagogues pendant quelque soixante ans avait aussi contribué à empêcher de naître.

1.7 Expression de foi - piété : le Christ, le Baptême et la cène Début de page

Des éléments christologiques enrichissent le culte synagogal.

Pour n’avoir pas de sanctuaires, les Églises chrétiennes de la fin du 1er siècle n’en avaient pas moins des activités cultuelles. Le culte célébré dans les synagogues à l’occasion du sabbat semble avoir été le modèle de base : lecture de l’Ecriture en conformité avec le calendrier ; prédication ; prières et bénédiction. Les fêtes juives, en particulier la Pâque, gardaient leur place dans le calendrier chrétien, tout en acquérant un nouveau sens lié aux événements fondateurs du christianisme : mort et résurrection de Jésus-Christ pour Pâques ; don du Saint-Esprit pour la Pentecôte. On peut se demander si certains récits contenus dans les livres du Nouveau Testament ne se sont pas constitués comme lectures liturgiques en vue des fêtes. Cela pourrait être le cas pour le récit de la Passion, né très tôt à Jérusalem pour accompagner la célébration chrétienne de la Pâque. D’autres passages du Nouveau Testament font penser à des hymnes ou à des confessions de foi christologiques chantés ou récités lors de cultes (Hymnes de Luc, chap. 1 et 2 ; Philippiens 2/6-11 ; Colossiens 1/15-20 ; I Timothée 6/15-16 ; etc.). C’est avant tout la personne et l’oeuvre du Christ qui y sont célébrées, comme c’est aussi le cas dans des formules plus brèves résumant la foi chrétienne en deux ou trois mots comme « Jésus-Christ est Seigneur » (Romains 10/9 ; I Corinthiens 12/3 ; II Corinthiens 4/5 ; Colossiens 2/6 ; etc.).

Le baptême est proposé à tous ceux qui reconnaissent Jésus comme le Christ.

Pourtant, le culte chrétien ne se limite pas à un décalque du culte synagogal enrichi d’hymnes et de confessions de foi christologiques. Il y ajoute dès une date très ancienne le baptême et la sainte cène. Le baptême chrétien, proposé à tous ceux qui reconnaissaient Jésus comme le Christ, est d’origine obscure. Il a certainement un rapport avec le baptême de Jean-Baptiste et renvoie au baptême reçu par Jésus et accompagné du don du Saint-Esprit (Marc 1/9-11 et par.), lui aussi promis aux nouveaux chrétiens. Il était célébré par immersion, ce qui avait permis à Paul d’y voir un ensevelissement avec le Christ, préludant à une nouvelle vie avec le Ressuscité (Romains 6/3-5). Nous ignorons si les parents chrétiens des deuxième et troisième générations faisaient baptiser leurs enfants dès un âge très tendre. Par la suite, la coutume imposera cette pratique.

Le sacrement de la cène est séparé des repas fraternels.

Le « repas du Seigneur », plus tard appelé « eucharistie » (mot grec signifiant « action de grâces » 18), a été considéré dès une date très ancienne comme institué par Jésus de son vivant. La vie communautaire très intense de la première Église de Jérusalem comportait des repas en commun désignés comme « le casse-pain » (Actes 2/42,46), qu’il faut sans doute assimiler à la Sainte Cène. Mais c’est au dernier repas pris par Jésus avec ses disciples qu’on se référait plutôt (I Corinthiens 11/23-26 ; Marc 14/22-25 et par. ). Nous ignorons la périodicité du « repas du Seigneur », qui a d’ailleurs pu varier d’une Église à l’autre et d’une période à l’autre. Nous ignorons également si le partage liturgique de la coupe et du pain avait lieu au cours d’un vrai repas communautaire du genre des « agapes » pratiquées dans beaucoup d’Églises au IIème et au IIIème siècles. La séparation entre le « sacrement » et le repas fraternel s’est opérée plus ou moins vite suivant les lieux, semble-t-il. Une véritable liturgie de la Sainte Cène ne fera son apparition qu’une fois cette distinction opérée.

1.8 Églises et Etat : les chrétiens veulent s'intégrer à la société Début de page

Une fois la séparation entre Église et synagogue achevée, un problème extrêmement grave s’est posé aux communautés chrétiennes de l’Empire romain. Ce dernier, à la différence de son grand rival de l’Est, l’Empire parthe, n’était guère tolérant à l’égard des religions nouvelles, qui risquaient de troubler l’ordre social. Pour toutes sortes de raisons historiques et politiques, le judaïsme avait obtenu des autorités romaines un statut très privilégié et bénéficiait d’une protection impériale qui le mettait à l'abri des avanies que les autorités locales pourraient vouloir lui faire subir. Tant que les chrétiens restaient membres des synagogues et des groupes de sympathisants qui les entouraient, ils profitaient du statut des juifs et de tous ses avantages fiscaux, judiciaires, politiques et autres.

Cette situation privilégiée ne connut qu’une exception jusqu’aux toutes dernières années du Ier siècle : la persécution néronienne de 64. On sait que Néron rendit responsables du gigantesque incendie qui ravagea Rome le 19 juillet de cette année les chrétiens de la capitale -peut-être à la suggestion des dirigeants des synagogues romaines, qui pouvaient légitimement redouter un pogrom de la part du petit peuple rendu furieux par la catastrophe, qu’on attribuait à des incendiaires. La répression qui s’abattit sur les malheureux chrétiens fut terrible. Il se peut que Pierre et Paul aient péri à cette occasion, bien que nous n’en ayons pas la certitude. Mais rien ne permet de penser que le christianisme ait désormais été interdit dans tout l'Empire. Mouvement de réveil à l’intérieur du judaïsme, il restait protégé par le statut privilégié des juifs. C’est seulement lorsque l’expulsion des synagogues fut un fait accompli que les autorités romaines commencèrent à distinguer les chrétiens des juifs et se mirent à persécuter les premiers, sans beaucoup d’acharnement il est vrai : la correspondance entre Pline le Jeune, gouverneur de Bithynie, et l’empereur Trajan, atteste, pour l’an 112, des persécutions anti-chrétiennes dans cette province, mais aussi le refus des autorités de pousser trop loin la répression. La situation des Églises était devenue précaire, mais leur existence n’était pas menacée.

Les chrétiens avaient, dès la première génération, adopté une attitude très conciliante envers l’Empire romain (Romains 13/1-7). La deuxième génération est restée dans les même dispositions (I Pierre 2/13-17). C’est seulement vers la fin du Ier siècle que certains chrétiens ont pris des positions hostiles à Rome (Apocalypse, chap. 18), qui ne se se sont pas généralisées. L’apparition dans la première moitié du IIème siècle de plusieurs écrits apologétiques plaidant la cause des chrétiens auprès des Empereurs et de l'opinion publique prouve même que, du côté chrétien, on n’avait pas de plus cher désir que de s’intégrer le plus complètement possible à la société gréco-romaine sans en contester l’organisation politique et sociale. La période de l’affrontement entre l’Empire et l’Église ne commencera qu’au début du IIIème siècle, lorsque le christianisme se sera développé et organisé.

1.9 Formes de communauté : de petites Églises mal organisées Début de page

De fait, les Églises chrétiennes de la fin du Ier siècle, outre qu’elles sont encore bien petites, sont fort mal organisées. Comme nous l’avons dit ci-dessus, le système très centralisé que l’Église de Jérusalem avait fait régner pendant une trentaine d'années avait cédé la place, lors de la grande crise de 62 à 70, à un régime purement congrégationaliste, où chaque Église locale jouissait d’une complète liberté. La seule coordination existant entre ces cellules indépendantes était l’échange de visites, lui-même soumis à une certaine méfiance à l’égard des visiteurs trop insistants (cf. la « Didachê » 19, petit écrit datant des toutes dernières années du 1er ou du début du IIème siècle, chap. 11-12). Les Églises sorties des synagogues vers la fin du Ier siècle -la grande majorité- semblent avoir été dirigées par un collège d’anciens (en grec « presbyteroi ») parmi lesquels certains étaient plus spécialement chargés des questions matérielles (Finances et distribution des secours) et étaient désignés comme les diacres. Dans les Églises fondées par Paul, on avait plutôt des épiscopes, associés à des diacres des deux sexes (cf. Philippiens 1/1). L’accent y était aussi mis sur les dons du Saint-Esprit, qui mettaient chaque fidèle au service de la communauté pour y répondre à tous les besoins spirituels, sociaux et cultuels (cf. I Corinthiens, chap. 12 à 14). Vers la fin du Ier siècle, les traits charismatiques des communautés pauliniennes commençaient à s’effacer et on assista assez vite à une certaine uniformisation de l’organisation communautaire. Les ministères restèrent encore un bénévolat à temps partiel, mais se spécialisèrent davantage. Les épiscopes acquirent une autorité croissante et les Églises se rallièrent peu à peu au système de l'épiscopat monarchique, qui permettait à chaque communauté d’avoir un représentant autorisé. On trouva partout, à côté de l’épiscope, des anciens et des diacres, sans qu’il y eût de hiérarchie entre ces ministères.

1.10 Dimension éthique et valeurs morales : entre les modèles juif et grec Début de page

La prédication, présente dans le culte de toutes les Églises prenait sans doute des formes diverses d’un lieu à l’autre : discours inspiré des prophètes ou commentaire de textes de l'Ecriture comme à la synagogue, elle comportait presque toujours un enseignement moral dont les parties parénétiques 20 des épîtres nous donnent quelque idée (cf. par exemple Romains, 12/1 à 15/13). On notera en particulier les « codes domestiques » (Ephésiens 5/21 à 6/9 ; Colossiens 3/18 à 4/1 ; I Pierre 2/13 à 3/7 ; etc.), qui appellent les diverses catégories familiales et sociales à la soumission mutuelle. On a beaucoup dit que ces enseignements moraux étaient des emprunts directs au stoïcisme populaire alors extrêmement répandu parmi les païens de culture gréco-romaine. Sans être fausse, cette thèse néglige le fait que ces développements éthiques renferment beaucoup d’éléments venus du judaïsme d’expression grecque.

Quant au contenu doctrinal de la prédication chrétienne du Ier siècle, nous pouvons seulement imaginer qu’il faisait une large part à la christologie. Si Paul pouvait opposer son message relatif au Christ à la fois à la pensée juive et à la pensée grecque (I Corinthiens 1/18-25), il n’est pas certain que sa rigueur ait été partagée par tous les prédicateurs chrétiens des deux ou trois générations suivantes, qu’on devine plus flottants entre le modèle juif (Epître de Jacques, « Le Pasteur » 21 d’Hermas, etc.) et le modèle grec (Epître aux Hébreux, Épître du Pseudo-Barnabas 22, etc.). Même les héritiers de la tradition paulinienne n’ont pas tous conservé la vigueur doctrinale du fondateur de leurs communautés : les épîtres pastorales se réduisent à des conseils pratiques passablement conformistes pour la vie de la communauté. Il n’est pas très étonnant dans ces conditions que le refus du conformisme social et moral, n’ayant plus sa place dans la grande Église, ait trouvé refuge dans les groupuscules gnostiques qui ont proliféré au IIème siècle en marge des communautés chrétiennes.

1.11 Témoins et martyrs : Du « témoin » au « martyr » Début de page

A chaque génération, la force de rupture contenue dans la prédication de Jésus et des premiers apôtres a trouvé ses témoins intrépides. Les Douze ont été envoyés en mission par Jésus de son vivant (Marc 6/7-13 et par.) et ont prêché l’Évangile à Jérusalem sans se laisser intimider par les menaces des autorités du Temple (Actes chap. 3-4 et chap. 5/12-42). Les « Hellénistes » d’Actes, chap. 6 à 8, ont pris le relais avec une intrépidité impressionnante. Paul a accepté les pires avanies pour s’acquitter de son devoir missionnaire en dépit de tous les obstacles (cf. II Corinthiens, chap. 11 et 12). Les générations suivantes n’ont plus guère « d’apôtres » spécialisés dans l’entreprise missionnaire et c’est à chaque croyant qu’elles ont confié la tâche de faire connaître aux non-croyants l’Évangile et la vie bonne qui en est le fruit. Ce sont elles aussi qui ont commencé à utiliser pour parler de l’attitude courageuse de certains porte-parole de la foi face aux gens du dehors les termes de « témoin, témoignage », « témoigner » (Dérivant tous de la racine grecque « martyr »). Ce vocabulaire, encore rare chez Paul, chez Marc et même chez Matthieu, devient courant en Actes et dans les écrits johanniques, y compris l’Apocalypse. Appliqué au comportement de Jésus durant sa Passion (I Timothée 6/13 ; II Timothée 1/8 ; Apocalypse 1/5 ; 3/14), il l’est aussi à celui des fidèles qui ont osé affronter la répression pour leur foi et perdre leur vie terrestre dans ces circonstances (Apocalypse 1/2 ; 2/13 ; 6/9 ; 11/3-7 ; 17/6). Les « témoins » de l’Évangile sont dès lors remplacés par les « martyrs » pour la foi : d’une attitude conquérante, on est passé à une fermeté inébranlable face aux assauts d‘un monde hostile.

1.12 Extension géographique et développement : l'expansion se poursuit Début de page

Ce changement enregistré dans le vocabulaire est aisément vérifiable à l’aide des informations que nous avons sur l’évolution de la mission chrétienne pendant le Ier siècle. La première génération, aux effectifs squelettiques, a fait de grands efforts pour faire connaître l’Évangile autour d’elle. L’apostolat, qui ne se confond pas avec le groupe des Douze (Le cas de Paul le montre à l’évidence) a été pendant cette période une institution capitale, dotée de règles coutumières relativement précises (cf. I Corinthiens chap. 9). Par la suite, même si les missionnaires itinérants n’ont pas entièrement disparu, leur autorité s’est considérablement réduite. On a le sentiment que le christianisme des deuxième et troisième générations compte surtout sur la présence des Églises au sein du monde et sur le témoignage de chaque croyant pour assurer la diffusion de l’Évangile (Par exemple Jean 13/34-35 ; 17/20-23 ; I Pierre 2/11-12). Cette méthode ne devait pas manquer d’efficacité, puisque tout indique que l’expansion amorcée durant la première génération semble s’être poursuivie ensuite. Aucune statistique, même approximative, n'est possible, mais on peut risquer quelques indications chiffrées : vers 60-70, il y avait au maximum 10000 chrétiens répartis entre quelques dizaines de communautés locales, dont une demi-douzaine étaient d’obédience paulinienne ; à la fin du Ier siècle, il y avait peut-être cent mille chrétiens dans l’Empire romain et dans l’Empire parthe, face à plusieurs millions de juifs. La petite minorité chrétienne restait bien modeste, mais était maintenant présente sur tout le pourtour de la Méditerranée et dans de vastes régions relevant des Parthes, bien au-delà des limites de la Mésopotamie.

Points de vue extérieurs : un groupe encore inconnu

Pourtant, cette minorité était trop faible pour attirer l'attention d‘observateurs extérieurs, sauf circonstances exceptionnelles comme l’incendie de Rome en 64 ou le zèle intempestif des autorités romaines de Bithynie en 112, déjà évoqués ci-dessus. C’est seulement beaucoup plus tard dans le IIème siècle que le christianisme deviendra sujet de discussion publique et s’attirera les critiques virulentes d’un Lucien de Samosate 23 ou d’un Celse 24.

1.13 Conclusion Début de page

Il en est des débuts du christianisme comme des origines de toute religion ou de tout mouvement d’idées. La documentation est très lacunaire et entièrement unilatérale, ce qui rend toute reconstitution historique extrêmement précaire. Mais ce qui est plus difficile encore, c’est d’éviter de projeter sur un passé lointain les données de périodes ultérieures beaucoup mieux connues et où tout est devenu plus net. A l’enseignant de savoir à la fois dépayser et montrer ce qui prépare l’avenir. Rude tâche, à laquelle les pages ci-dessus le prépareront, espérons-le !

Étienne Trocmé


1.14 Bibliographie de l’auteur Début de page

Étienne Trocmé est l'un des meilleurs historiens de la naissance du christianisme. Il étudie le Nouveau Testament avec les ressources et la rigueur des sciences historiques contemporaines. Il débarrasse ainsi l'histoire des origines du christianisme des préjugés et des projections anachroniques dont souffrent bon nombre de théories sur al naissance d'une religion. En éliminant des histoires plus ou moins légendaires, l'oeuvre d'Étienne Trocmé donne accès à une connaissance scientifique des événements qui allèrent marquer si profondément l'humanité.

Étienne Trocmé est professeur émérite de Nouveau Testament à l'Université de Strasbourg. Ancien président de l'Université de Sciences Humaines (aujourd'hui, Université Marc Bloch), il est l'auteur de très nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues. Il fut l'un des principaux contributeurs de L'histoire des religions, Encyclopédie de la Pléiade. 1972.

Du même auteur :

Le « livre des Actes » et l'histoire, coll. « Etudes d'histoire et de philosophie religieuses », t.45, Paris, PUF, 1957. Trad. Japonaise, Tokyo, 1969
La formation de l'Évangile selon Marc, coll. « Etudes d'histoire et de philosophie religieuses » t.57,Paris, PUF, 1963. Trad. Anglaise, Londres et Philadelphie, 1975
Jésus de Nazareth vu par les témoins de sa vie, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1971. Trad. Anglaise, Londres, 1973, Trad. Américaine, Philadelphie, 1973, Trad. Espagnole, Barcelone, 1974, Trad. Italienne, Brescia, 1975, Trad. Japonaise, Tokyo, 1975.
« Le christianisme des origines au concile de Nicée » dans Encyclopédie de la Pléiade, Histoire des religions, t.II, pp. 185-363, Paris, Gallimard, 1972
The Passion as Liturgy. A study in the origin of the Passion Narratives in the Four Gospels, Londres, S.C.M. Press, 1983


1.15 Notes Début de page

1  Sadducéens

Le groupe le plus imbu de ses privilèges, composé de familles sacerdotales exerçant leurs fonctions au Temple de Jérusalem. Ce groupe très conservateur était pourtant celui qui était le plus ouvert aux influences hellénistiques. A leurs yeux, la célébration régulière du culte dans le sanctuaire choisi par Dieu était au centre de la Thora. Il était donc essentiel que les responsables du Temple et de sa gestion restent en relations étroites avec les autorités politiques pour que celles-ci respectent et protègent la vie cultuelle, y compris les pèlerinages. Les autres aspects de la Loi étaient compris avant tout comme des règles rituelles destinées à préserver la pureté du peuple en vue du culte. L'interprétation morale et sociale des commandements ne leur semblait guère justifiée. D'ailleurs les Sadducéens n'acceptaient que partiellement l'autorité des écrits des prophètes et ne considéraient que le Pentateuque comme véritable Ecriture sainte.

2  Esséniens

Un certain nombre de prêtres avait fait sécession dès le IIe siècle avant notre ère, dans des circonstances qui nous sont mal connues. Scandalisés par les abus qu'ils constataient dans la vie du Temple, par les compromissions du haut clergé avec les autorités politiques les plus diverses, par les concessions faites à l'esprit du temps, en matière de calendrier liturgique en particulier, ces Esséniens s'étaient retirés au désert et y menaient une vie ascétique dont les découvertes de Qumrân nous donnent une idée bien plus précise que ce que nous savions jusque là. Organisés en un véritable ordre monastique à la discipline rigoureuse, obsédés par la nécessité de préserver leur pureté rituelle, les Esséniens refusaient de s'associer au culte du Temple devenu à leurs yeux illégitime, et consacraient tous leurs efforts à la méditation des Ecritures, dans lesquelles ils incluaient les écrits des prophètes. Même si une sorte de tiers-ordre essénien semble avoir existé dans les principales villes de Palestine, en particulier à Jéusalem, un tel mouvement était fondamentalement sectaire et s'isolait de la masse de la population juive, que ses spéculations eschatologiques et messianiques dépassaient et que son austérité rebutait. Pourtant son abondante production littéraire lui a assuré un rayonnement étendu, jusque dans la diaspora.

3  Pharisiens

Les Pharisiens avaient opté pour la transformation d'une Loi sociale impraticable en une Loi morale proposée à chaque membre du peuple. Apparus en Palestine dès avant la fin du IIe siècle avant notre ère, les Pharisiens n'avaient renoncés que peu à peu à imposer la Loi de Moïse à toute la société palestinienne. Nous connaissons mal leur histoire et leurs idées d'avant la ruine du Temple, en 70 de notre ère. Mais il est clair que, faute de pouvoir rendre à la Loi mosaïque sa place éminente dans l'organisation de la société, les Pharisiens avaient entrepris de faire de la Torah une loi morale proposée à chaque Juif soucieux d'obéir à la volonté divine. Ils rassemblaient donc en fraternités les personnes désireuses d'y conformer leur vie. Dans ce double but, ils faisaient des commandements une interprétation applicables à la vie quotidienne de chacun et accordaient une importance essentielle à la rétribution finale et à la résurrection des justes. Ce grand effort de sérieux moral et rituel leur valait une certaine admiration de la masse de la population juive de Palestine. Mais il comportait un dédain très visible à l'égard du peuple du pays (Am ha-arets), considéré par les Pharisiens comme négligeant ses devoirs religieux et moraux. Gens de villes, comme les puritains du XVIIe siècle, les Pharisiens méprisaient volontiers les paysans, qu'ils jugeaient enfermés dans la superstition et le laxisme moral. Bref, eux aussi avaient une attitutde sectaire.

4  Zélotes

Ils avaient avec le reste de la population juive de Palestine les rapports que toute organisation terroriste entretient avec le milieu où elle baigne. Ces gens qui, à l'instar du prêtre Pinhas (Nbres 25. 6 à 13), se substituaient aux autorités défaillantes pour éliminer par la violence les violateurs de la Loi, cherchaient à imposer au peuple une observance plus complète des commandements, tout en se rendant populaires par leurs actes de résistance anti-romaine. On peut les comparer aux groupes qui, en pays d'Islam, s'efforcent d'imposer la « charia » comme base du droit. Nécessairement voués au secret et à une discipline rigoureuse pour échapper à la répression, ils pensaient agir au bénéfice de tous, mais vivaient forcément à l'écart, dans des cercles restreints dont les contacts avec la masse du peuple étaient rares.

5  Jean le Baptiste

Ne nous est connu que par des documents très incomplets: d'une part, un passage des Antiquités juives de l'historien Flavius Josèphe (ouvrage achevé vers 93-94 de notre ère), de l'autre, plusieurs passages du Nouveau Testament.

Il naquit quelques années avant notre ère et se retira au désert aux environs de l'an 25 de notre ère pour répondre à un appel d'En-Haut et y mener une vie ascétique. Dans des circonstances qui nous échappent, il acquit une réputation extraordinaire et attira dans le désert de Judée des foules considérables, auxquelles il se mit à annoncer l'imminence de la Visite de Dieu à Israël. Jean appelait ses auditeurs à la repentance immédiate et leur offrait, comme gage du pardon que Dieu leur garantissait en retour, un bain purificateur dans le Jourdain. Ce « baptême », comme nous disons en calquant le terme grec de baptismal devait être suivi d'une réforme de la conduite de ceux qui l'avaient reçu. Jean Baptiste fut emprisonné et tué sans doute au moment où Jésus entama son oeuvre publique.
Sources : Étienne Trocmé, L'enfance du christianisme, Noesis, 1997.

6  « Douze »

Chiffre qui symbolise l'ensemble du peuple de Dieu. Jésus a envoyé en mission un groupe de douze disciples appelés également « les apôtres », c'est à dire « les envoyés ».
Sources : Xavier-Léon Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament, Editions du Seuil Paris, 1975.
Bemard Gilliéron, Dictionnaire biblique, Editions du Moulin, Automne 1985.

7  Messie - Christ

Messie est un mot hébreu qui désigne quelqu'un « choisi par Dieu ». C'était le titre des rois d'Israël et des grands-prêtres. Peu à peu, le mot « Messie » a désigné le roi sauveur que tout le peuple attendait. Dans le Nouveau Testament, Jésus apparaît comme le Messie. En grec, on dit « Christ » pour le personnage qui a reçu l'onction divine.
Sources : Collection Grains d'KT, ECAAL-ERAL, Strasbourg, 1999, dossier du maître 7.101.

8  « L'auteur à Théophile »

C'est l'évangéliste Luc qui a écrit également le livre des Actes. Or l'évangéliste annonce qu'il écrit pour un ami : Théophile (Luc l/ 1 à 4), c'est pourquoi l'écrivain qui a rédigé le livre des Actes peut être appelé « l'auteur à Théophile » (voir également Actes 1/1).

9  Parousie

Mot grec qui signifie « être présent ». La parousie désigne le retour du Christ à la fin des temps.

10  herméneutique

Façon d'interpréter les textes, en particulier les textes bibliques

11  Lévite

Membre du clergé chargé de tâches annexes au culte (musique, perception de la dîme, police du temple, … )
Sources : Xavier-Léon Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament, Editions du Seuil Paris, 1975,
article « Lévite ».
Bernard Gilliéron, Dictionnaire biblique, Editions du Moulin, Automne 1985, article « prêtre ».

12  Gentils

Vient du latin « gentes » qui désigne « les nations ». Pour les juifs, il s'agit des autres nations, les non juifs. C'est à ces autres nations que Paul a annoncé l'Évangile.
Sources : Xavier-Léon Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament, Editions du Seuil Paris, 1975, article « gentils »,
Bernard Gilliéron, Dictionnaire biblique, Editions du Moulin, Automne 1985, article « nation ».

13  Jamnia - Johanan ben Zakkaï

En l'an 70, le judaïsme connut l'un des pires désastres de son histoire. Les troupes romaines s'emparèrent de Jérusalem et détruisirent le Temple, mettant fin à quatre années de guerre entre les juifs révoltés et l'autorité romaine. La ruine du Temple avait entraîné la cessation du culte sacrificiel et des pèlerinages. Tout l'équilibre de la religion juive était remis en cause. Le danger de dissolution dans le milieu ambiant qui menaçait le judaïsme privé de son Temple fut très vite combattu grâce v aux initiatives prises par un vieux rabbin pharisien de Jérusalem, Johanan ben Zakkaï. Il se retrouva enfermé dans la ville assiégée par l'armée romaine, bien qu'il fût totalement opposé au soulèvement armé contre Rome. Il s'évada de la ville dans un cercueil, en feignant d'être mort. Parvenu dans le camp romain, il demanda la faveur de pouvoir établir une école rabbinique dans les territoires occupés, afin d'y enseigner sa doctrine, qui faisait une grande place à l'obéissance aux autorités civiles. Il fut autorisé à s'établir à Jamnia, localité située à une quarantaine de kilomètres à l'ouest de Jérusalem, dans la plaine côtière. Son école connut un grand succès et il s'efforça de rendre au judaïsme un centre religieux. Johanan ben Zakkaï était un pharisien, ce sont des idées pharisiennes qui furent par ce canal proposées aux synagogues et y trouvèrent en un quart de siècle un accueil de plus en plus favorable. Comme les autres partis du judaïsme palestinien avaient été détruits par la Guerre juive (Sadducéens, Zélotes et Esséniens), c'est une forme pharisienne de la religion juive qui s'imposa partout.
Sources : Étienne Trocmé, L'enfance du christianisme, Noesis, 1997.

14  Septante

Bible grecque qui comporte une traduction des livres hébreux et des livres dont l'original hébreu a disparu (ou n'a jamais existé). Une légende raconte que soixante douze vieillards auraient effectué cette traduction à Alexandrie au Ille siècle avant notre ère. Ils se seraient trouvés miraculeusement d'accord. D'où le nom de « Septante » donné à cette Bible.

15  Paraclet

Mot grec désignant celui qui est appelé auprès de quelqu'un pour l'aider, le consoler, être son avocat. Dans le récit de l'évangéliste Jean, Jésus annonce la venue du paraclet (Jean 14/16-17). Il s'agit de l'Esprit de Vérité, souvent assimilé à l'Esprit Saint.

16  Epîtres « pastorales »

Les deux épîtres à Timothée et celle à Tite forment un ensemble appelé « épîtres pastorales ». Elles contiennent en effet de nombreuses directives adressées aux pasteurs des églises.

17  syriaque

Variété d'araméen parlé originellement à Edesse, grande ville de l'empire parthe.
Sources : Encyclopedia universalis, N°5, page 308.

18  action de grâces

Action de remercier Dieu pour ses bienfaits.

19  Didachê

C'est un recueil d'instruction attribué aux apôtres. Elle contient des conseils sur la vie et sur la liturgie. Les chapitres 11 et 12 conseillent les communautés chrétiennes à propos de l'accueil des prédicateurs itinérants. « Que tout apôtre qui se présente à vous soit reçu comme le Seigneur ; mais il ne restera qu'un seul jour, et, s'il en est besoin le jour suivant. S'il reste trois jours, c'est un faux prophète… C'est à son style de vie que vous reconnaîtrez le faux du vrai prophète. » Didachê 11.4,5 et 8.

Sources : Encyclopedia universalis, Thesaurus, article « Didachê ».
Jean-Yves Lacoste, Dictionnaire critique de Théologie, Paris, PUF, 1998, article « apostolique » (les pères).
Angelo di Berardino, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, Paris, Cerf 1990.
Pour le texte : Willy Rordorf et André Tuilier, La doctrine des douze apôtres, 1978, Collection Sources chrétiennes, n°248.

20  parénétique

Il s'agit de passages relatifs à la morale. Ce sont en général des exhortations à la vertu.

21  « Le Pasteur »

Est un ensemble de cinq visions, douze préceptes et dix paraboles écrits par Hermas, un chrétien de Rome. Le livre date sans doute du milieu du deuxième siècle.
Sources : Encyclopedia universalis, article « Hermas » (le pasteur de).
Jean-Yves Lacoste, Dictionnaire critique de théologie, Paris, PUF, 1998, article « Apostolique » (les pères).
Angelo di Berardino, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, Paris, Cerf 1990, Article « Hermas » (pasteur de).
Pour le texte, cf Robert Joly, Hermas, le pasteur, Cerf 1958, Collection Sources chrétiennes n°53.

22 L'Épître du Pseudo-Barnabas

Il s'agit d'un traité de théologie présenté sous la forme d'une lettre. L'auteur n'est pas le Barnabas, compagnon de Paul (Actes 11. 15 à 25). C'est pourquoi Étienne Trocmé parle du pseudo Barnabas. L’écrit daterait environ de 130.
Sources : Encyclopedia universalis, article « Barnabé »
Jean-Yves Lacoste, Dictionnaire critique de théologie, Paris, PUF, 1998, article « Apostolique »
Angelo di Berardino, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, Paris, Cerf 1990, article «Bamabé » (épure de).
Pour le texte : Pierre Prigent, Epître de Barnabé, Cerf, 1971, Collection Sources chrétiennes, n°172.

23  Lucien de Samosate

Écrivain satirique qui naquit vers 120 à Samosate, ville de Syrie. Il voyagea dans l'empire romain avant de s'établir en Égypte où il mourut vers 180. Il attaque en particulier un personnage nommé Pérégrinus qui fut un temps leader d'une communauté chrétienne de Palestine.
Sources : Encyclopedia universatis, n° 14, article « Lucien de Samosate ».
Angelo di Berardino, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, Paris, Cerf 1990, article « Lucien de Samosate ».

24  Celse

Philosophe qui séjourna à Rome et composa vers 178 la première polémique connue contre les chrétiens. Il reproche au christianisme son caractère de nouveauté. Son oeuvre a été perdue.
Sources : Encyclopedia universalis, article « Celse ».
Angelo di Berardino, Dictionnaire encyclopédique du christianisme ancien, Paris, Cerf 1990, article « celse ».

Référence publication :
Les débuts du Christianisme
Étienne Trocmé
Professeur émérite de Nouveau Testament à l'Université de Strasbourg.
Ancien président de l'Université de Sciences Humaines - Université Marc Bloch

Notes 
Claude Demissy
Auteur
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