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Sujet Éloge Date 15-05-2006
Titre Pour la mémoire, Henri Laborit Section Homo Sapiens
Article

Sommaire

1. Pour la mémoire, Henri Laborit - Jean Zin
1.1 Eloge de la fuite
1.2 Un défricheur
1.3 L'inhibition de l'action
1.4 La société de l'information
1.5 Le groupe des dix
2.1 De la biologie à la société de l'information
2.2 L'individu entre biologie et société
2.3 La nouvelle grille
2.4 La mémoire affective
2.5 Domination et hiérarchie
2.6 Conscience et détresse
2.7 Agressivité et anxiété
2.8 Territoire et propriété
2.9 La volonté de puissance
2.10 De la hiérarchie à l'autonomie
2.11 De la société thermodynamique à la société informationnelle
2.12 Reproduction et créativité
2.13 Ecologie et complexité
3.1 Laborit : de la cybernétique à la systémique - Joël de Rosnay
3.2 Mon oncle d'Amérique - Guillaume Nicolas
3.3 Biographie - Pierre Huguenard
3.4 Bibliographie

Avant-propos

Je tiens à remercier les auteurs des textes, car sans eux cet article n'aurait pas vu le jour. Bien que comparé à celui de l'écriture, ce qui peut paraître dérisoire, un temps relativement long a été nécessaire pour sa présentation.

On est souvent le reflet des autres qui servent à nous construire, Henri Laborit est l'un des pères intellectuels majeurs de la fin du 20ème siècle. A la lumière de ses découvertes de grand penseur, j'ai voulu proposer au lecteur un article substantiel le concernant afin d'évoquer la sémantique qu'il nous propose.

Pour le film « Mon oncle d'Amérique » d'Alain Resnais (1980), voir la page très bien illustrée de Guillaume Nicolas sur cinetudes, cet article ne reprend que le texte.


1. Pour la mémoire, Henri Laborit

1.1 Eloge de la fuite Début de page

Nous devons beaucoup à Henri Laborit. Pas seulement à Transversales. Si son apport a été trop sous-estimé par la science officielle, son oeuvre continue une discrète mais tenace postérité au-delà des cercles de spécialistes. En effet ce « penseur privé » a su s'adresser au grand public et s'ouvrir à d'autres disciplines pour aborder les problèmes politiques posées par ses théories. Un ouvrage comme « L'éloge de la fuite » ou bien le film « Mon oncle d'Amérique » ont marqué les esprits comme beaucoup en témoignent, dans toutes les couches de la société, mieux ils aident à vivre les périodes difficiles. Ce n'est pourtant qu'un aspect de son oeuvre.

1.2 Un défricheur

Des périodes difficiles, Henri Laborit en aura eu beaucoup, n'obtenant jamais la reconnaissance qu'il méritait. Ainsi, il aurait du partager avec Jean Delay et Deniker le prix Nobel pour la découverte du premier neuroleptique. Ce chercheur passionné travaillant dans son propre laboratoire aura donc connu intimement le stress qu'il étudiait depuis ses travaux sur la plongée sous-marine et le caractère toxique de l'oxygène (radicaux-libres), son rôle dans le vieillissement et les maladies dégénératives. Dès cette époque, il pensait les régulations biologiques en tant que systèmes opposants.

Jeune chirurgien des armées, il avait lancé ses recherches sur l'agression, le choc, le stress : bref il étudiait les réactions de l'organisme vivant aux actions du milieu. Ses études sur l'hibernation artificielle le conduisent à expérimenter - avec le succès que l'on sait - la chloropromazine, premier des neuroleptiques à bouleverser la psychiatrie. Récompensé par le Prix Lasker, il n'obtiendra jamais le Nobel, car ses réflexions sur la « cybernétique » et l'information l'entraînèrent à des conclusions trop décapantes pour la science officielle : les organismes vivants, affirmait-il, sont caractérisés, avant toute chose, par des « niveaux d'organisation » reliés entre eux par des « servomécanismes régulateurs ».
Jacques Robin

Il devait inaugurer ainsi une nouvelle « thérapeutique par régulation ». L'adoption de la conception des 3 cerveaux de Mac Lean (recoupant d'ailleurs la trinité traditionnelle corps, âme, esprit) le rend attentif aux interactions des différents niveaux pulsionnel, affectif et rationnel ainsi qu'à la traduction biologique des états émotionnels débouchant sur la création de psychotropes. Certains des médicaments produits par son laboratoire ont eu beaucoup de succès mais ils sont presque tous retirés du marché désormais. Il n'est pas bon d'être indépendant face à l'industrie pharmaceutique !

Le Gamma-OH n'a pas entièrement disparu mais son utilisation comme « équilibrant » ou anti-stress a été jugée trop risquée, exigeant une variation des dosages et donc une certaine « compétence » des usagers mais c'est surtout l'incompatibilité avec l'alcool et son usage détourné (sous le nom de GHB) qui nous privent de ses bienfaits, n'étant plus utilisé que pour l'anesthésie ou l'accouchement. Malgré tout cela, le GHB continue sa carrière souterraine, ce n'est pas si courant. La génétique occulte pour l'instant, bien à tort, cette régulation de l'humeur alors même que les anti-dépresseurs se généralisent, peut-être pas les meilleurs. Il faudra sans doute revenir à Laborit.

1.3 L'inhibition de l'action Début de page

Même si la découverte des neuroleptiques constitue le plus grand bouleversement de la psychiatrie, on crédite en général Henri Laborit plutôt de son apport à la théorie de l'inhibition et du stress, ce qu'il appelait l'Agressologie. Il est le premier à mettre l'accent sur le système inhibiteur qui se révélera si important pour la compréhension du cerveau, du stress et de la dépression comme pour la programmation robotique. Aux systèmes de punition et récompense, d'aversion et d'attirance connus depuis Aristote comme fondement de l'apprentissage, il ajoute en effet le système d'inhibition de l'action, les mécanismes biologiques de l'inhibition « quand vous ne pouvez ni vous faire plaisir, ni fuir, ni lutter » s'articulant avec les mécanismes de domination. Les conséquences pathologiques de cette inhibition de l'action permettront de comprendre comment le stress devient destructeur lorsqu'on ne peut agir, lorsque toute fuite est devenue impossible et qu'il ne reste plus qu'à subir passivement. On peut y voir un fondement biologique de notre besoin d'autonomie, voire d'une démocratie participative. Henri Laborit ne se privait pas de critiquer les hiérarchies au nom du stress qu'elles faisaient subir aux dominés, n'hésitant pas à tirer les conséquences politiques de la découverte de l'origine sociale des perturbations biochimiques, ce qui n'était pas du goût de l'époque.

« Au-delà de la vision étroite des perturbations psychosomatiques auxquelles on se référait alors, il ouvre la voie à la neuro-psycho-immunologie, une des approches les plus prometteuses du comportement humain en relation avec les mécanismes moléculaires et cellulaires. L'inhibition de l'action peut conduire à des désordres métaboliques, physiologiques et du comportement humain en relation avec les mécanismes moléculaires et cellulaires. L'inhibition de l'action peut être le facteur déclenchant de désordres neuro-psycho-immunologiques. »
Joël de Rosnay

1.4 La société de l'information Début de page

« L'œuvre d'Henri Laborit marque l'entrée dans le nouveau paradigme des sciences de la complexité. D'un monde fragmenté par l'analyse cartésienne, il nous mène dans celui des interdépendances et de la dynamique des systèmes. Il ouvre la cellule sur son environnement, retrace le cheminement du flux d'énergie qui, du soleil à l'homme, alimente la vie. Il relie ainsi la photosynthèse, les cycles énergétiques, le métabolisme cellulaire et le comportement en une approche cohérente et féconde.
Les régulations cybernétiques constituent l'autre versant de l'approche d'Henri Laborit. Avec Grey Walters, Ross Ashby, Pierre de Latil, Albert Ducrocq, Couffignal, Sauvan, il participe à l'émergence de la pensée cybernétique et à son application à la biologie. Il retrouve les visions de Claude Bernard sur la constance du milieu intérieur ou de Walter Cannon sur l'homéostasie.
La relation à l'écosystème constitue le troisième volet de sa démarche. »
Joël de Rosnay

Elargissant sa vision du fonctionnement biologique à la biosphère, Laborit participe à l'émergence de la cybernétique fasciné par la similitude des servomécanismes avec les mécanismes de feed back biologiques. Il introduit une notion dynamique de déséquilibre à la place d'une « loi de l'équilibre général », les systèmes vivants étant des systèmes ouverts sur un flux d'énergie extérieur (énergie solaire en dernier ressort) permettant de lutter contre l'entropie et de nourrir sa complexification. Précurseur de l'écologie, il pense la cellule dans le corps comme l'individu dans la ville et l'économie dans la biosphère.

Enfin c'est un des premiers prophètes de l'Ere de l'information dans ses dimensions écologiques et d'alternative à la violence ou de transformation du travail, opposant les sociétés énergétiques (basées sur le pétrole, le travail, la force, la violence, la domination hiérarchique) à la société de l'information basée sur l'autonomie, le savoir et la communication, passage de l'homo faber au véritable homo sapiens.

La civilisation des loisirs que fait entrevoir l'automation fait espérer ct âge d'or humain, mais tout en apportant le cadre économique et social dans lequel cet âge d'or pourra s'épanouir, l'équilibre biopsychologique de l'homme avec son milieu n'en découlera pas de façon obligatoire pour autant. A l'alcoolisme de la misère peut aussi succéder l'alcoolisme de l'ennui. A vrai dire, une telle évolution est même difficile à imaginer. Il est beaucoup plus probable que l'homme travaillera de plus en plus, qu'il aura de moins en moins de loisirs, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Mais son travail sera de plus en plus humain, de plus en plus néocéphalisé, il deviendra de moins en moins homo faber, ce que les machines feront à sa place, et de plus en plus homo sapiens.
Henri Laborit, Biologie et structure, p. 42, 1968

1.5 Le groupe des dix Début de page

« Lorsque nous le rencontrons avec Edgar Morin et Robert Buron, nous sommes impressionnés de ses thèses et nous décidons d'en discuter plus avant » rapporte Jacques Robin. C'est ainsi que sera fondé le Groupe des dix dont nous sommes les héritiers. Laborit y apporta une contribution essentielle. S'il n'évitait pas toujours le réductionnisme, du moins savait-il s'entourer de critiques éclairés, pratiquant déjà une indispensable mais difficile transversalité pour construire une vision globale de la vie et de l'univers avec ses niveaux de complexité traversés par des flux d'énergie et d'informations. Sachant qu'on ne peut penser qu'avec des modèles simplifiés, des grilles de lecture (voir « La nouvelle grille » ci-dessous), il ne s'est laissé enfermer dans aucune, à l'écart des institutions et des honneurs académiques, c'était un chercheur fécond, rigoureux et obstiné, un homme libre.

2.1 De la biologie à la société de l'information

Domination et hiérarchie, ou écologie et autonomie
De la société fermée à une société ouverte et planétaire
Henri Laborit, La nouvelle grille, 1974, Folio
L'homme entretient de lui une fausse idée qui sous la pelure avantageuse de beaux sentiments et de grandes idées, maintient férocement les dominances. Page 20

2.2 L'individu entre biologie et société Début de page

S'il est absolument nécessaire d'insister sur la dimension sociale de l'individu, sur le fait que société et langage lui préexistent et que la politique (notamment démocratique) ou les rapports marchands lui donnent forme, nous ne suivrons pas ceux qui dénient à l'individu toute réalité objective ou prétendent en dater l'apparition plus ou moins récente alors qu'on est plutôt dans un processus d'individualisation qui se poursuit par étapes depuis les premières tombes au moins : un individu, c'est d'abord un nom et un corps. Il se distingue depuis toujours par une place particulière dans le groupe (ses dettes, ses fautes, ses rôles, ses compétences, son histoire) même si, plus on remonte en arrière et plus l'unité du groupe prime sur les différenciations.

Les sociologues peuvent être tentés, par profession, de réduire les individus à la société, voire à inventer un temps mythique où la société existait pour elle-même. Pourtant, l'individu a toujours été un lieu d'autonomie, une liberté qu'on peut asservir. Certes dans une communauté où l'on n'échappe jamais au regard des autres, l'intériorité est presque inexistante mais le besoin de reconnaissance personnelle est impérieux depuis l'enfance. Devant les ravages d'une communauté absente, on peut être tenté de surévaluer les sociétés fusionnelles en oubliant le poids du conformisme et la violence des familles, ou même les réseaux de dépendances féodales voire mafieuses. Il ne s'agit pas de revenir en arrière du processus d'individualisation. Ce qui nous intéresse c'est bien l'autonomie de l'individu et pas du tout celle de la société (régulatrice, marchande ou totalitaire). Mais les conditions de l'autonomie sont sociales, l'individu agit toujours en société. Il y a une nécessité et une jouissance du social, de l'appartenance à un groupe. Reconnaître qu'il n'y a pas d'individu sans société ne doit pas nous amener pourtant à sacrifier l'individu au nom de la société. La société nous intéresse comme condition de possibilité de l'individu, de sa production, sa vie. Nous verrons que l'autonomie, toujours partielle, de l'individu dépend de son intégration aux régulations sociales mais, si l'individu a bien une existence autonome, il faut rendre compte aussi du processus de socialisation, d'appartenance (reconnaissance, apprentissage) qui est un processus cognitif dont le fondement est biologique même s'il ne s'y réduit pas.

Un écologiste ne peut ignorer qu'un individu c'est d'abord un corps qui possède son autonomie, sa capacité d'apprentissage. On ne peut donc négliger la part des corps, et c'est tout l'intérêt de Laborit, mais sans tomber dans la sociobiologie en oubliant la part du Nom, du langage et de la raison. Je partage la critique de Jacques Robin : si Laborit reconnaît bien les différents niveaux de complexité du réel, il ne comprend pas qu'il est aussi multidimensionnel, qu'il y a différents plans, différents points de vue sur la réalité, pas seulement des niveaux d'organisation. Le réel est irrémédiablement « pluriel ». N'empêche, le biologique a sa part qu'il vaut mieux examiner concrètement plutôt que de le confondre avec les dimensions imaginaires et symboliques du pouvoir. Toute pathologie est à la fois biologique, cognitive et sociale où se croisent les différentes temporalités de l'espèce, de l'individu et de l'histoire sociale.

La notion de pouvoir recouvre de multiples significations selon son emploi. Celle qui nous intéresse, qui est le pouvoir de faire semble bien limité, pourtant le pouvoir est effectivement productif mais comme système, structure plus que par le pouvoir d'un individu. La plupart du temps, comme le remarque Henri Laborit, « il ne faut pas croire que les dominants possèdent un réel pouvoir politique en dehors de celui exigé pour le maintien de leur dominance ». p. 183 Le pouvoir semble donc se réduire à la domination. La domination elle-même est bien un dispositif productif mais elle se manifeste au niveau individuel comme répression, compétition, représentation imaginaire de supériorité ou d'arbitraire, voire comme intimidation et violence animale. La hiérarchie est à la fois un principe d'organisation, de transmission de l'information et de la contrainte, mais aussi de sélection et de compétition, de canalisation de la rivalité et de l'agressivité. En général le facteur biologique d'intimidation est de peu de poids face aux réseaux de pouvoirs, au capital symbolique, aux procédures juridiques. Il joue surtout dans les débats publics, mais on ne peut le négliger malgré tout et d'autre part certains caractères biologiques se conservent aux niveaux cognitifs supérieurs, même si ce n'est plus du tout sous l'influence du corps et de ses humeurs.

2.3 La nouvelle grille Début de page

Arrêtons-nous un instant sur le titre de l'ouvrage de Laborit qui nous permettra d'illustrer ce caractère cognitif du biologique qui se conserve dans notre construction de la réalité. « L'homme n'a jamais pu se passer de grilles ». p. 11 Il n'est pas question en effet d'un accès direct au réel comme l'imagine tout un chacun du fait que le processus de perception s'efface dans la conscience de ce qui est perçu (qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend. Lacan). Les mécanismes biologiques aussi bien que la théorie de l'apprentissage ou la phénoménologie montrent que la réalité est d'abord hallucinée, reconstruite, visée et constituée par l'intentionalité puis secondairement ajustée, assimilée, remplie par nos perceptions dans une constante accommodation (Piaget). « On n'entend que ce qu'on attend ». L'apprentissage comme les sciences procèdent par « grilles », modèles, paradigmes se complexifiant petit à petit par restructurations, ruptures épistémologiques. Inutile de maudire les systèmes, nous ne savons penser autrement, il ne suffit pas de le nier. Le savoir est premier, préjugé qui nous encombre et que l'examen du réel doit dissiper. Ne pas vouloir l'admettre c'est éviter de corriger ses erreurs alors qu'il est bien plus difficile de maintenir l'éthique scientifique d'une construction solide soumise au verdict de l'expérience et s'exposant à tout reconstruire s'il le faut. Non seulement il faut penser par système, on n'a pas d'autre choix, mais on doit en conclure que l'apprentissage ne se limite pas à la diffusion du savoir, c'est une transformation qui met en jeu la personne elle-même, sa structure cognitive, exigeant un véritable travail d'apprentissage, de complexification (Piaget, Kohlberg). On ne peut apprendre pour un autre ni dépasser son temps.

Si l'apprentissage exige une pensée systématique et généralisante qui puisse se remettre en cause et se complexifier, ce n'est là qu'une illustration d'un principe plus général du vivant, sa nécessaire clôture de la cellule à la société, totalité autonome ouverte pourtant sur l'extérieur et s'y modelant, capable d'apprendre et s'intégrant dans un ensemble qui l'englobe, l'organise. L'organisme est construit sur l'intégration d'organes, de cellules, de multiples niveaux d'autonomie partielle s'ajustant par rétroaction, feed back (principe de la servocommande, de la régulation). Cette circularité du vivant est fondamentale, base de tout système cognitif et adaptatif. Au niveau social on la retrouve avec ce que Jean-Claude Kaufmann appelle le holisme fondateur, prenant la suite des régulations biologiques, de la famille au groupe ou à la nation, des mythes aux religions et à la science elle-même. Le cercle doit être pourtant tout aussi nécessairement ouvert sur ce qui l'englobe afin de garder sa dynamique adaptative, « système ouvert, capable d'évolution ». Ainsi, l'interdiction de l'inceste et l'exogamie sont des opérateurs de la socialisation en brisant le cercle holistique familial.

La structure de la matière vivante lui confère deux caractéristiques fondamentales : celle d'être un système ouvert et celle de s'organiser par niveaux de complexité, ces deux caractéristiques étant d'ailleurs strictement dépendantes l'une de l'autre... systèmes ouverts tant du point de vue thermodynamique qu'informationnel. Page 23
Bien plus, l'ensemble des formes vivantes au sein de la biosphère, constitue un vaste système ouvert au sein duquel coule l'énergie solaire... C'est grâce à l'entropie solaire que les structures vivantes et que la totalité de l'énergie qu'elles libèrent, peuvent être entretenues. Cet aspect thermodynamique global peut être retrouvé également en économie humaine. Page 26

Il distingue pourtant une structure comme système fermé, niveau d'organisation stable et autonome, de l'information circulante qui assure la communication et l'intégration entre les niveaux. L'organisme occupé à sa conservation est un système fermé. Il peut s'ouvrir à un niveau supérieur améliorant ses capacités de conservation.

Tous les niveaux d'organisation sont des systèmes fermés dont l'ouverture ne devient possible que par leur inclusion dans un plus grand ensemble, d'un niveau supérieur d'organisation, à condition qu'une information circulante permette cette intégration en transformant le système fermé, ce régulateur, en servomécanisme. Page 191
Chaque sous-ensemble a la même finalité que l'ensemble : la protection de son intégrité dans le temps. Tout le malheur de l'homme vient de ce qu'il n'a pas encore trouvé le moyen d'inclure cette structure fermée dans le plus grand ensemble dont la finalité serait aussi la sienne et celle de tous les autres... La seule façon d'ouvrir l'information-structure d'un organisme... c'est de l'inclure dans un niveau d'organisation supérieur, à savoir le groupe social, mais dont la finalité devra être la même que la sienne. Malheureusement le groupe social devient aussitôt un système fermé, dont la finalité sera de maintenir sa structure. Page 36

La confrontation de systèmes fermés provoque compétition et domination au lieu de la coopération de systèmes ouverts. C'est par la notion de finalité qu'il pense l'intégration dans un organisme, on pourrait parler aussi de complémentarité ou de division du travail, en tout cas une indispensable coopération au niveau d'organisation supérieur. Le plus important est la structuration du vivant en unités « autonomes » intégrant la régulation d'un niveau supérieur par mécanismes de rétroaction et non par commande centralisée, chacun devant faire corps avec la finalité sociale. Si « le social ou l'économique ou la politique ne peuvent se réduire au biologique », celui-ci en constitue bien un sous-système ouvert sur les niveaux supérieurs.

2.4 La mémoire affective Début de page

Sous prétexte que la pensée rationnelle et le langage exigent un certain détachement émotionnel (de l'irrationnel), on s'extasie volontiers sur la « découverte » du rôle des émotions dans la pensée (Damasio) alors qu'il était déjà souligné par Aristote (De l'Ame), y compris dans l'apprentissage par plaisir et peine. Il n'empêche que nous ne sommes pas assez attentifs à la dimension émotionnelle de la mémoire. Pour Henri Laborit, l'émotion est la condition de la mémoire à long terme et de l'apprentissage (c'est aussi ce qui permet un rapport à l'autre).

Le niveau le plus archaïque de l'action, encore instinctuel, n'a besoin que d'une mémoire à court terme enregistrant un déséquilibre (faim, peine) et lui apportant réparation (satisfaction, plaisir). Remarquons que pour Aristote déjà, plus biologiste que mathématicien, le bien se confond avec l'action réussie, conforme à sa fin et non dans le bien éternel de Platon. L'émotion est une extension de ce mécanisme participant à la mémorisation et à l'apprentissage.

La mémoire à long terme va donc permettre la répétition de l'expérience agréable et la fuite ou l'évitement de l'expérience désagréable. Page 58

Cette mémorisation du bien et du mal est la base des apprentissages, des automatismes, des habitudes par où le social va s'introduire, modeler l'individu de tout l'acquis enfin. Ce processus de renforcement rencontre la rivalité de l'autre. Bien sûr on n'est là qu'au premier niveau, celui de l'enfant et du dressage, niveau de motivationqui est encore celui du libéralisme, on peut penser pourtant qu'on a déjà dépassé ce stade cognitif !

Mais comme nous verrons qu'en situation sociale ces besoins ne pourront généralement s'assouvir que par la dominance, la motivation fondamentale dans toutes les espèces s'exprimera par la recherche de cette dernière. D'où l'apparition des hiérarchies. Page 61

2.5 Domination et hiérarchie Début de page

On ne peut accepter un tel raccourci. Il est certes intéressant de constater la présence du système hiérarchique dans la nature, chez la plupart des primates mais pas tous, d'une part, et d'autre part les sociétés originaires ne sont pas non plus hiérarchiques. Il n'y a aucune continuité avec un éventuel modèle animal. Il semble que la hiérarchie et l'esclavage soient apparus au néolithique, témoignant de la cassure du holisme originaire (Gauchet), et s'accentuant depuis l'âge du bronze et de l'écriture. Il ne s'agit plus du mécanisme hormonal mais de la place dans un réseau d'alliances, de « capital symbolique » plus que de violence. La cause de la hiérarchie est le travail servile et la guerre, produits par l'agriculture. Le mot hiérarchie est trompeur puisque c'est à la fois un système d'organisation et un moyen de domination. Aussi bien le mode d'organisation que les moyens ne sont plus du tout les mêmes selon les situations, les niveaux, les époques. On peut imaginer des hiérarchies opérationnelles sans domination et il y a bien des dominations sans hiérarchie (de la femme sur son mari par exemple). Il est par contre certain que dans une hiérarchie, la motivation principale est la carrière, l'ascension hiérarchique avec les conséquences que l'on sait (Principe de Peter).

La base d'une dialectique du Maître et de l'Esclave serait donc l'agressivité et l'anxiété, le stress comme version affaiblie de la peur de la mort. On reconnaît là, aussi bien la compétition marchande, hors de toute contrainte hiérarchique. On ne devrait donc parler ici que des processus biologiques de domination et de soumission auxquels correspondent les conduites de la lutte et de la fuite, de l'agressivité et de l'angoisse qui sont les conduites de base résultant de la mémoire, de l'habitude ou des capacités cognitives et qui se traduisent par l'humeur (l'affect pour Spinoza aussi est puissance d'agir). En faisant référence à Hirschman on peut remarquer pourtant que, si la fuite est toujours pour nous une solution (exit), le langage peut remplacer la violence de la lutte par l'argumentation, la protestation (voice).

Le système nerveux permet d'ajuster l'environnement à l'équilibre homéostatique interne, en agissant sur cet environnement. Page 62

2.6 Conscience et détresse Début de page

Si la finalité du système nerveux est l'action sur l'extérieur, la plus grande part reste inconsciente, machinale se rapprochant du réflexe. L'irrationnel de l'inconscient et de l'émotion sont la règle. La conscience est d'abord éveil (perception, intérêt) et mémoire, schéma corporel (sentiment, émotion) mais elle n'intervient que s'il faut choisir, s'il manque de l'information, là où l'habitude ne suffit plus, par impossibilité de rester inconsciente en somme ! On mobilise alors les capacités d'association du cortex cérébral permettant la création de structures imaginaires qui nous libèrent de la rigidité des habitudes et de la simple reproduction pour trouver une nouvelle issue, ouverture aux possibles, au langage, à la logique, à la réflexion et à la stratégie.

Nous sommes en effet inconscients du déterminisme socioculturel de la presque totalité de nos jugements. Comme nous sommes également inconscients de la signification biologique de nos pulsions, le conflit entre les deux demeure le plus souvent dans le domaine de l'inconscient.
Si l'angoisse peut se résorber dans l'action, un discours conscient fournira toujours un alibi, une analyse logique et déculpabilisante du comportement qui en résultera. Mais il faut signaler que si les systèmes hiérarchiques sont sources de situations conflictuelles et d'angoisse, ils sont aussi source de sécurisation. Page 71

On ne peut accepter ici non plus la réduction du discours à la rationalisation de comportement inconscient ; même si on ne peut nier ce phénomène, dont la psychanalyse rend compte, ni le caractère reconstruit de nos représentations, ni le fait que nos sentiments suivent les émotions du corps, mais la rationalité a bien plus de poids qu'il ne le prétend. Il est par contre intéressant de relier conscience et détresse comme Heidegger relie vérité et liberté, l'ouverture aux possibles et l'errance de l'Etre-là (L'essence de la vérité). La conscience est toujours un problème à résoudre avant d'être conscience de quelque chose. La conscience est sœur de l'angoisse et du risque. Il n'y a pas de goût du risque, pas de plaisir de la nouveauté à ce niveau. La conscience est bien du côté de la souffrance, de l'irritation, du souci. C'est, à l'origine, un déficit informationnel, une impossibilité d'agir (tel l'âne de Buridan) qu'il faut surmonter ; mais l'inconnu anxiogène est le plus souvent un autre individu, l'incertitude de son comportement.

On comprend alors qu'une structure hiérarchique stable réduise l'anxiété en réduisant les conflits et l'incertitude (les coûts de transaction comme on dit pour la théorie de la firme). La hiérarchie par sa stabilité apporte une sécurité, une simplification et une incorporation des rôles qui délivre de la réflexion et de l'angoisse, reproduisant même parfois les relations familiales (paternalisme). La stabilité obtenue a le défaut de sa qualité : une rigidité, un conformisme qui la condamne si elle y perd sa capacité d'adaptation.

2.7 Agressivité et anxiété Début de page

Ce qui se gagne en soumission à l'ordre social se paie en symptômes psychosomatiques résultants de l'inhibition qui renonce à la fuite, ou du conflit des pulsions et des interdits : malaise dans la civilisation, dépressions, lésions physiques parfois. Il est certain que Laborit va souvent trop rapidement du biologique au social mais il croit pouvoir généraliser le fait que la loi est toujours plus dure pour les dominés et pense, comme Freud ou Elias, que plus on est nombreux et civilisé, plus on doit réprimer ses mouvements.

Le dominant n'est pourtant pas agressif, il est cool, sûr de lui. Ce sont les dominés qui sont perturbés et agressifs jusqu'à retourner leur agressivité contre eux-mêmes (dépressions, suicides, toxicomanie). L'agressivité est une réponse à l'angoisse qui se retourne habituellement contre ses subordonnés. La compensation de l'oppression pourrait être trouvée dans un plaisir de substitution, dérivatif toujours possible, mais qui peut aller jusqu'aux gratifications imaginaires des psychoses et des toxicomanies.

Nous sommes donc obligés, par l'étude expérimentale du comportement agressif, de nous élever contre l'interprétation largement diffusée au cours de ces dernières années, de l'implacabilité génétique de l'agressivité chez l'homme. Page 74

Il est intéressant de lier l'agressivité à la domination et à l'anxiété plutôt qu'aux gènes, d'en faire un problème social, ainsi que de démonter l'argumentation qui fait de l'agressivité des dominants un caractère « naturel » alors que l'agressivité des dominés est considérée comme « bestiale », transgression de l'interdit social. p. 77 Il n'empêche que l'agressivité peut être, comme le prétend Lacan, plus marquée chez l'homme, né prématuré et se projetant dans son image, si l'autre lui apparaît comme un rival qui prend sa place en miroir.

2.8 Territoire et propriété Début de page

Si le patriarcat lui semble aussi naturel que la hiérarchie (!), il a sans doute raison d'y voir l'origine de la répression de la sexualité, pour s'assurer de sa filiation, ainsi que de la propriété. Le patriarcat n'a pas survécu à la libération sexuelle, mais la propriété patrimoniale n'en a pas été ébranlée encore. Il récuse, en tout cas, l'idée de territoire individuel. Il y a bien une bulle, un espace vital mais qui est familial et commence avec la mère pour s'étendre au groupe et à l'humanité. Plutôt qu'un territoire, l'individu se caractérise par son terrain d'action dont il n'est pas si évident qu'il se réduise à notre époque. Nous serions dépourvu d'instinct de propriété, donc, tout au plus lorsque nous sommes dépendants d'un objet, sinon il s'agit plutôt de rivalité et de dominance. Notre monde est d'abord humain, hiérarchisé mais pas territorialisé.

Ce que nous intériorisons dans notre système nerveux depuis notre naissance, ce sont essentiellement les autres...
C'est par son appartenance au groupe social que l'individu découvre son ouverture informationnelle et ce système régulé devient un servomécanisme par l'information qu'il reçoit de l'extérieur et qui règle son activité comportementale. Page 93

L'importance de la propriété vient du fait que le capital soit devenu « la seule puissance transmise héréditairement », p. 109 avant d'être aujourd'hui supplanté par la transmission culturelle, la technocratie, la gestion du capital plus que sa possession. La culture d'une époque est celle des dominants, ce qui facilite sa transmission héréditaire. p. 107 On ne voit pas bien pourtant ce que la dominance de la bourgeoisie peut avoir à faire avec la dominance biologique et hormonale malgré un discours laborieux sur le passage de la dominance à la production pour la production. En tout cas, le fait que le pouvoir passe des propriétaires aux technocrates, à une dominance fondée sur le degré d'abstraction de l'information, p. 18 est pour lui la preuve que la recherche de la dominance est bien la principale motivation plus que la possession de richesses.

Le plaisir et la récompense tendent à passer de la possession à la décision. Page 112

2.9 La volonté de puissance Début de page

Mais le seul besoin essentiel et qui lui n'est pas satisfait de façon générale, ce n'est pas la consommation, mais le pouvoir. Page 110

Encore une fois, faire du pouvoir l'unique motivation de nos actions parait excessif et unilatéral. Les rapports humains ne se réduisent pas à des rapports de domination mais plutôt de reconnaissance et d'échange, dont la domination n'est qu'un mode. La réduction de la psychologie et de la sociologie à la domination est pourtant très répandue (de Nietzsche à Bourdieu) et ne peut se balayer d'un revers de main. On peut croire avec quelques raisons que notre volonté de puissance nous perdra, même si elle est plutôt systémique. Il faut examiner plus précisément les processus historiques en jeu où la domination a certainement sa part, même si ce n'est plus hormonal, la psychanalyse notamment introduisant l'histoire du sujet, de ses complexes (voir « L'enfance d'un chef »). On ne voit pas comment, après avoir tout réduit à la domination, on pourrait s'en passer, mais il y a bien urgence.

C'est ainsi que la recherche de la dominance à travers le mythe de la production de biens consommables, exigeant aussi de fortes concentrations humaines au sein des mégalopoles modernes, polluant au profit surtout des dominants (puisque c'est la recherche de la dominance qui en est la motivation) des biens collectifs, comme l'air, l'eau, l'espace bâti et l'espace sonore, de même que les rapports interhumains sous toutes leurs formes arrivent aujourd'hui à constituer une réelle menace pour l'espèce humaine tout entière. Page 113

2.10 De la hiérarchie à l'autonomie Début de page

Les systèmes vivants au sein de la biosphère ont su réaliser des structures autogérées, et l'on peut s'étonner de ce que, si le déterminisme aveugle de l'évolution biologique a su réaliser de tels systèmes, l'homme, dans ses sociétés, n'ait pas pu en faire autant. Nous tenterons de comprendre pourquoi.
Ainsi, dans un organisme vivant, chaque cellule, chaque organe, chaque système ne commande rien. Il se contente d'informer et d'être informé. Il n'existe pas de hiérarchies de pouvoir, mais d'organisation. Page 118

On croirait la fable de Menenius Agrippa, nostalgie de la société organique, ou bien l'idéologie de l'organisation mais on a ainsi posé malgré tout une véritable alternative entre violence et information (Sloterdijk), pouvoir descendant et réparti (autogestion). Il s'agit de passer d'une « société thermodynamique » basée sur l'énergie, la domination et la croissance à une « société informationnelle » autogérée, où chacun participe aux décisions et au circuit de l'information car « pouvoir c'est savoir ». p. 119 On peut se demander pourtant si la constitution d'un tel organisme n'exige pas une dépendance totale de l'individu puisque l'objection de Sorel à la réduction de la société à un organisme était que les organes ne peuvent vivre séparément. La domination serait la contrepartie de notre indépendance, de notre résistance et notre irresponsabilité, de notre fermeture sur nous-mêmes (autisme, autarcie). C'est le paradoxe qu'exprime Jacques Robin par la formule « plus un système vivant est autonome, plus il est dépendant ». Pour Laborit, c'est surtout de se limiter à l'appartenance à un groupe réduit (fermé) qui produit les rapports de domination et de compétition entre groupes (expansion), ainsi que des rapports hiérarchiques à l'intérieur, selon un schéma proche de celui d'Elias.

La crise apparaît ainsi comme l'antagonisme violent entre structures fermées. Page 151

Il suffirait de s'ouvrir à l'universel, d'étendre notre appartenance à l'espèce pour qu'une information circulant à travers toute l'humanité rende la domination inutile au profit d'une autogestion et coopération généralisée (organique!) qui implique interdépendance et participation à la finalité globale. On pourrait craindre de devoir se réduire à sa fonction, si on n'était appelé à en choisir plusieurs et surtout à de plus en plus de mobilité. Ce qui sauve la totalité écologique du totalitarisme hiérarchique de la République de Platon, c'est de s'appuyer sur l'autonomie de chacun, mais celui qui ne soulève pas l'armoire la rend plus lourde pour les autres.

La finalité de l'ensemble doit être aussi celle de chacun des éléments qui le constitue. Page 194

La finalité est toujours la conservation de la structure qui assure notre conservation. Le modèle biologique de l'autogestion implique non pas une planification, une transmission de haut en bas, du cerveau aux organes, mais une interaction locale, une réponse « autonome » et un échange d'information participant au projet collectif où chacun est indispensable (la grève le prouve). Donner le pouvoir à tous signifie passer de la commande à l'information (par les prix, la redistribution, la communication) ce qui exige suffisamment de « temps libre » pour une participation politique. La production n'est pas tout et le vote n'est pas un pouvoir, tout au plus l'acceptation ou le refus de la hiérarchie actuelle. p. 182 On ne se nourrit pas que de pain. La conscience est une participation à l'information, le progrès est un progrès cognitif, complexifiant et englobant.

Le pouvoir réel qu'exige le dominé, c'est moins celui de consommer que celui de participer à la décision. Page 156

2.11 De la société thermodynamique à la société informationnelle Début de page

La part humaine la plus importante dans le processus de production est devenue informationnelle. Page 142

Le plus extraordinaire dans ce livre, c'est certainement cette appréhension de la société informationnelle, dès 1974, et l'interprétation thermodynamique de l'économie, favorisée par la crise du pétrole qui va déclencher la dépression. Il prédit ainsi que la solution à la crise énergétique sera dans l'informatisation généralisée. Il constate, dès cette époque lointaine, que l'énergie de la force de travail est remplacée par le traitement de l'information. Ce qui est rétribué c'est « principalement la part informationnelle contenue dans le produit du travail humain » et les nouvelles hiérarchies sont basées sur le niveau d'abstraction exigé. Surtout, il interprète la plus-value comme information, l'information constituant désormais la véritable « plus-value de pouvoir » (Gérard Mendel).

La plus-value, ce qu'abandonne le « travailleur » à quelque niveau hiérarchique où il se situe, c'est surtout de l'information.
Plus un travail est « intellectualisé », plus le travailleur est exploité. Page 142
On n'a pas encore rétribué hiérarchiquement l'imagination créatrice. Page 144
Il faut propager au plus vite cette notion que l'homme « n'est » pas une force de travail, mais une structure qui traite l'information. Page 329

Cette société de l'information remet en cause le commandement « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». p. 289 Elle peut nous faire accomplir un saut cognitif, permettant d'intégrer l'espèce entière, en donnant à tous la plus grande autonomie dans la participation au projet commun, dépassant les rapports hiérarchiques ou l'unité contre un autre, et valorisant la diversité. Il prône pour cela un bilinguisme associant mémoire locale et communication planétaire, et surtout un rôle de plus en plus déterminant de l'enseignement et de la formation pour construire l'autonomie de chacun, ses capacités créatives. Il s'agit de débarrasser les rapports humains des contraintes thermodynamiques, inventer des rôles sans domination ; mais l'autogestion n'est possible qu'à ne pas se refermer et s'ouvrir sur son environnement. La diversification et la spécialisation mènent pourtant aussi à une spécialisation politique.

Certes, il faut mobiliser les masses, mais il faut les mobiliser contre toute structure hiérarchique de dominance, toute structure fermée, figée, sclérosée, analytique et non synthétique, contre celles existantes, mais aussi contre celles qui pourraient survenir. Et pour les mobiliser, pour les motiver, il est préférable de s'adresser à leur raison qu'à leurs pulsions. Page 293
Rappelons que, si cette organisation doit permettre et peut-être favoriser l'individualisation régionale des groupes humains dans leur cadre écologique particulier, elle devra éviter qu'un groupe humain puisse se suffire à lui-même, éviter qu'il s'isole, se ferme sur les trois plans, énergétique, matériel et informationnel. Page 303

2.12 Reproduction et créativité Début de page

Tout système cherchant à se reproduire, la créativité est aussi improbable que nécessaire à son adaptation. Parlant beaucoup de lui, Laborit pense que la créativité, qui isole de son milieu, se nourrit de l'angoisse existentielle ou bien sert de plaisir substitutif mais ne rencontre d'abord qu'hostilité et humiliations. Elle devrait être encouragée de plus en plus mais nécessite interdisciplinarité, imagination et beaucoup de temps libre. « L'individu doit passer le plus clair de son temps à recueillir des informations ». p. 313

Cette utopie cognitive d'une intégration planétaire semble bien improbable puisque les systèmes actuels assurent impérieusement leur reproduction, mais justement, c'est une question de survie. Nous devons changer de finalité, abandonner la finalité individualiste de consommation et adopter une finalité planétaire pour survivre tout simplement. Notre système énergétique actuel n'est pas généralisable. Nous devons accéder à un niveau supérieur d'organisation pour assurer notre reproduction, c'est un problème cognitif.

Henri Laborit nous propose donc une véritable bio-politique dont le lien à la biologie est parfois discutable mais qui se distingue par sa radicalité, dans le projet d'une autonomie organisée, et pose le véritable problème de l'âge planétaire et de la société de l'information avant même la globalisation et Internet.

2.13 Ecologie et complexité Début de page

Les grilles font toujours des prisonniers, que ce soit dans les cellules ou dans les idées. Page 256

Nous avons pu utiliser la grille biologique de Laborit, explorer toute sa richesse sans reculer à en dénoncer les égarements. Loin de nous enfermer dans son système nous pouvons plus facilement argumenter et tester les hypothèses qu'avec une pensée informe. Ces tentatives d'une pensée écologiste globale sont encore trop biologisantes, unilatérales, manquent de profondeur sociale et historique, mais donnent des pistes que d'autres vont suivre, de l'économie énergétique à la théorie des systèmes et de la complexité. Je n'aime pas ce terme trop vague de complexité que je trouve confusionnel mais il faut accepter qu'il y ait d'autres niveaux de réalités, une pluralité de points de vue, des phénomènes dialectiques ou cycliques et, enfin, une complexification cognitive (E Morin, JL Le Moigne, Bateson).

Il faut bien dire qu'on frise parfois le délire et qu'il ne respecte pas toujours, c'est peu de le dire, les différences de niveau sur lesquels il insiste pourtant par ailleurs, mais il ne faut pas reculer à délirer si on veut produire du nouveau, à condition bien sûr de porter ensuite un regard critique sur une grille qui est là pour être corrigée, spécifiée, refaite. Ce n'est pas à prendre ou à laisser mais, cela peut nous permettre d'évaluer la place des contraintes biologiques, qui ne sont pas les seules et nous aider à dessiner de nouvelles perspectives écologistes dont il faut saluer l'ambition, même s'il faut y introduire d'autres dimensions et y mettre beaucoup plus de précaution.

On ne peut que saluer enfin la précocité de nombreuses analyses et la participation, sous estimée, à la construction de l'écologie, dès 1974 ; reflétant certes, la crise de l'énergie mais annonçant une société de l'information encore balbutiante. La nécessité du « temps libre », dans une société de l'information où la participation politique est essentielle, semble préfigurer la revendication d'une réduction du temps de travail, d'un revenu garanti et d'un développement humain qui sont bien nos objectifs actuels.

Jean Zin


3.1 Laborit : de la cybernétique à la systémique Début de page

L'oeuvre d'Henri Laborit marque l'entrée dans le nouveau paradigme des sciences de la complexité. D'un monde fragmenté par l'analyse cartésienne, il nous mène dans celui des interdépendances et de la dynamique des systèmes. De l'analytique au systémique Laborit nous fait parcourir les chemins de la connaissance et de l'action nécessaires pour agir aujourd'hui sur la complexité. Son oeuvre est aussi l'expression d'une nouvelle culture centrée sur la biologie. Les références traditionnelles dans le monde des sciences passaient généralement par la physique. La biologie introduit une culture naturelle des rétroactions et des évolutions. Les savoirs peuvent ainsi s'intégrer en une vision renouvelée de l'homme en relation avec son environnement. Le microscopique et le macroscopique s'interpénètrent. Les disciplines juxtaposées se décloisonnent, se complémentent et s'enrichissent mutuellement.

Au travers de ses livres de synthèse ou de ses essais, Laborit donne l'impression de toucher à tout : biochimie, biologie moléculaire, neurobiologie, hormonologie, écologie, économie, philosophie. Ce qui n'a pas été sans heurter l'approche disciplinaire traditionnelle des universitaires auxquels il s'est souvent confronté. Mais dans la continuité de son message on saisit la force de sa vision : l'intégration des niveaux de complexité, l'interdépendance des structures et des fonctions, la dynamique des interactions. Il ouvre la cellule sur son environnement, retrace le cheminement du flux d'énergie qui, du soleil à l'homme, alimente la vie. Il relie ainsi la photosynthèse, les cycles énergétiques, le métabolisme cellulaire et le comportement en une approche cohérente et féconde.

Les régulations cybernétiques constituent l'autre versant de l'approche d'Henri Laborit. Avec Grey Walters, Ross Ashby, Pierre de Latil, Albert Ducrocq, Couffignal, Sauvan, il participe à l'émergence de la pensée cybernétique et à son application à la biologie. Il retrouve les visions de Claude Bernard sur la « constance du milieu intérieur » ou de Walter Cannon sur l'homéostasie. Machine et organisme loin de s'exclure se fécondent mutuellement. Des mécanismes communs éclairent leur fonctionnement et permettent de prévoir des modes de réactions que l'expérience confirmera. Ainsi de nouvelles molécules agissant comme des régulateurs du métabolisme ou du fonctionnement du cerveau sont identifiées puis synthétisées. La méthode Laborit lui permet de produire des molécules d'intérêt thérapeutique en évitant le screening massif caractéristique de la recherche pharmaceutique moderne.

La relation à l'écosystème constitue le troisième volet de sa démarche. La molécule active, la cellule, le tissus, l'organe, le corps, ne sont jamais séparés de leur environnement immédiat, de leur écosystème microscopique ou macroscopique : ils s'intègrent dans un tout, lui même ouvert sur un environnement plus vaste encore. Cette vision amène Laborit à quitter la biologie, au sens « disciplinaire » du terme pour s'intéresser à l'environnement humain et ses corollaires économiques et politiques. Les critiques se font plus vives encore car le chercheur quitte ici son domaine de compétence pour aborder le secteur des sciences humaines et de la philosophie. Mais son langage ne se veut pas dogmatique, il ne détient pas la vérité : il cherche à éclairer, à relier, à intégrer. Un nouveau pas est franchi : l'application de la cybernétique et de l'approche biologique à une « macrobiologie » constituée par les hommes, leurs machines, leurs organisations et leurs réseaux. Ainsi dans « l'homme et la ville » Laborit intègre et décline sa vision de l'être biologique en relation avec son écosystème urbain. Il montre avant beaucoup d'auteurs les limites du système économique fondé sur la croissance, le gaspillage des ressources naturelles et la création des exclusions. Sa vision prophétique des années 60 a été progressivement confirmée. Les grandes villes sont devenues le point de convergence des principaux problèmes que l'humanité devra aborder au tournant du millénaire. Sa vision systémique a inspiré de nombreux architectes, urbanologues, sociologues concernés par les villes du futur. La référence à la biologie fait maintenant partie du vocabulaire et du mode de pensée des managers. On parle en effet d'entreprise cellulaire, en réseau, ou modulaire ; de flux et de métabolisme, de régulations et de niveaux de complexité.

Henri Laborit nous propose aussi de nouveaux modes de vie en relation avec notre environnement. Inspiré par la vision de McLean sur les « trois cerveaux », les travaux de Hans Selye sur le stress, ou les théories de l'agressivité il part de nos comportements de base pour expliquer certains types d'actions. Fuite, lutte ou inhibition de l'action telles sont les principales réactions d'un être vivant complexe à des formes d'agressions qui perturbent son homéostasie, son équilibre naturel. La fuite ou la lutte peuvent avoir des effets positifs : on change d'environnement ou on élimine la source de l'agression et du stress. En revanche, l'inhibition de l'action peut conduire à des désordres métaboliques, physiologiques et du comportement. Au delà de la vision étroite des perturbations « psychosomatiques » auxquelles on se référait alors, il ouvre la voie de la neuro-psycho-immunologie, une des approches les plus prometteuse du comportement humain en relation avec les mécanismes moléculaires et cellulaires. L'inhibition de l'action peut être le facteur déclenchant de désordres neuro-psycho-immulogiques. La preuve est faite aujourd'hui des interrelations entre macrophages, hormones peptidiques et régulateurs du fonctionnement cérébral. Les trois réseaux qui assurent l'homéostasie du corps (système nerveux, immunitaire et hormonal) convergent et s'interpénètrent. Des molécules ubiquitaires comme l'insuline, la vasopressine, l'oxytocine, ou les cytokines interviennent à plusieurs niveaux de ces réseaux, confirmant l'approche proposée par Laborit dans les années 60.

La fuite serait-elle une solution adaptative aux agressions ? Dans « Eloge de la fuite », Henri Laborit nous montre comment chacun d'entre nous peut rééquilibrer sa vie à partir d'activités simples et motivantes. Hobbies, jardins secrets, violons d'Ingres, occupations complémentaires restructurent l'être, le relient à son environnement familial, professionnel, économique, écologique. La fuite n'est pas dans ce cas abandon, démission, mais potentialisation de ses capacités, recentrage de ses objectifs. Un mode de vie est ainsi proposé qui renforce la liberté et l'autonomie dans l'intégration des diversités. Par la fuite, en alternance avec la lutte, l'homme peut ainsi donner du sens à sa vie. Prendre le recul nécessaire pour mieux affronter les obstacles et adopter une vision globale qui renforce et justifie l'action.

Henri Laborit, homme total et libre dans l'univers fragmenté des disciplines, restera en cette fin du 20 siècle comme un pionnier de la pensée complexe et l'inspirateur d'un nouveau sens de la vie.

Joël de Rosnay


3.2 Mon oncle d'Amérique Début de page

Mon Oncle d'Amérique est bien plus qu'un simple film, c'est également le vecteur et le véhicule d'une théorie neuropsychiatrique sur la conception du cerveau humain et son fonctionnement. Henri Laborit, qui coécrit le film, est le principal médiateur de cette pensée en France. Cette théorie a même poussé l'homme à créer indépendamment les premiers psychotropes, en marge des grandes structures pharmaceutiques. En étudiant ainsi MacLean et ce concept, il développe ses travaux personnels au point de découvrir une nouvelle « thérapeutique par régulation ». Mais ce qui caractérise principalement Henri Laborit est son constant regard porté vers le grand public, ce qui le place en marge des penseurs scientifiques de l'époque. Le métrage devient alors un objet hybride, entre document socioculturel, film de laboratoire et long-métrage dramatique dressant le portrait de deux hommes et d'une femme dont la vie va les amener à se croiser, se fréquenter, dans un constant rapport d'étude comportemental.

Mon Oncle d'Amérique nous happe dès les premières minutes, il nous noie sous un déluge d'informations, superpose en voix-off les énoncés des trois vies, nous abreuve d'images sur la nature, les animaux, avec l'œil scrutateur du scientifique. Les repères rassurant d'une linéarité narrative sont ainsi explosés. Perdus dans un tourbillon d'éléments exhaustifs, nous ne pouvons que nous soumettre au rythme du film, ou à son absence de rythme bien précis. Jouant avec un côté volontairement déconstruit, il impose sa propre architecture dans le but de focaliser l'attention du spectateur sur des éléments autres que ceux propres à la dramaturgie et au cinéma. Les scènes racontent, illustrent les vies en sautant rapidement d'un personnage à l'autre, sans logique particulière, sans raison. Mon Oncle d'Amérique devient une expérience, sentiment d'autant plus flagrant qu'il place le scientifique au cœur du métrage, à la place privilégiée de professeur expliquant sa leçon au travers des images, imposant sa logique narrative par l'intermédiaire d'une construction brutale qui casse le déroulement classique en insérant sa propre intervention face à la caméra. Mais une fois le procédé assimilé, on devient rapidement complice de cette étude, on comprend ses rouages. Ainsi, le métrage s'éclaircie dans ces intentions et l'on devient conscient du chemin et de la destination que l'on entreprend.

Le film n'est pas hermétique, mais demande tout de même une certaine implication pour être pleinement apprécié à sa juste valeur. Nous sommes exposés à trois cas cliniques, dont la présence n'est justifiée que pour illustrer les recherches de Laborit et les travaux de MacLean. Si Laborit coécrit le film, c'est uniquement dans cette optique, dans la volonté d'offrir un instrument éducatif et interactif sur la pensée de MacLean et le cerveau humain en général. Le métrage représente la volonté de Laborit d'exposer au public une vulgarisation de ses travaux, d'exprimer les avancées et recherches de sa pensée. Avec toujours ce soucis de paraître abordable, sans se soucier du caractère hérétique auprès de ses confrères, de sa démarche. En appliquant les codes du cinéma, que la présence du réalisateur Alain Resnais rend possible, il espère que le spectateur soit plus réceptif qu'à la lecture d'un article dans une austère revue scientifique. L'homme de science se place à la hauteur de son public, sans le juger ou le dénigrer, au contraire, mais en étant enfin accessible et en utilisant les outils nécessaires pour que le message soit amplement distribué et perçu. Le film va d'ailleurs assumer jusqu'au bout son caractère laborantin en apportant la visualisation explicite des rats prenant la place des acteurs dans des moments clés, représentatifs d'une idée particulière que veut faire passer le scientifique.

Ainsi, Laborit et Resnais mettent en situation deux hommes et une femme, narrent leur vie de leur plus tendre enfance jusqu'à l'âge adulte. Ils comblent les ellipses par l'intervention de Laborit ou d'une voix-off qui permettent de remplir les blancs de la narration au profit d'une pleine compréhension. En effet, ils nous apportent toutes les informations nécessaires pour construire les protagonistes et nous donner les raisons qui vont parfois justifier tel comportement. Comme nous sommes dans le cadre d'une étude, de l'expérience de laboratoire, il est impératif de connaître toutes les circonstances qui ont abouti au résultat afin de pouvoir rendre compte des conclusions. La rigueur est impérative dans ce genre de travaux, même si celui-ci entre dans le cadre d'un film de cinéma. Mais les deux hommes évitent la forme austère de la mise en images d'une théorie neuropsychiatrique et parviennent à fusionner la dramaturgie empathique à l'essence rigoriste du documentaire neuropsychiatrique. Ils apportent une attention particulière à leurs personnages et les dotent d'une réelle existence émotionnelle. A aucun moment, ils ne sont réduits à de banals sujets ou représenteraient l'avatar des travaux de Laborit. Au contraire, ils sont insufflés d'une consistance qui rend leur acceptation auprès du public possible. Leur vie, comme leur réaction, nous intéressent au-delà même de l'étude comportementale, mais tout simplement en temps qu'être humain. Cette appréciation est largement appuyée par le jeu sans faute des acteurs qui campent leurs personnages avec une persuasion remarquable. Ils déambulent dans ce cadre précis sans paraître enfermés dans une cage, jouent sans que leurs gestes ne semblent automatiques, dictés par une force extérieure qui les réduirait à de vagues pantins désincarnés. Ils sont libres de leurs mouvements, bien que cette liberté soit évidemment une illusion. Le mirage d'une construction complexe d'un laboratoire à grande échelle où le facteur de libre arbitre est soumis au diktat du scientifique.

D'ailleurs, au-delà de l'expérience pure, peut-on se demander si le métrage ne possède pas une réflexion sous-jacente sur la liberté de nos actes et le conditionnement. A vouloir expliciter et justifier notre comportement, le risque n'est-il pas de conditionner nos réflexions non plus en fonction de ce que l'on pourrait faire, mais de ce que l'on devrait faire ? Il est évident que la théorie de MacLean et son exploitation par Laborit n'est pas en mesure de tout expliquer, toutefois, ses conclusions étant convaincantes sur le fond comme sur la forme, on peut s'interroger sur l'utilisation d'une telle connaissance au quotidien par le quidam, si le changement apporté par cette étude ne sera finalement plus néfaste que bénéfique dans la mesure où elle nous impose un monde de raisonnement stricte. Ainsi, ne risquons-nous pas une uniformisation du comportement et de la réflexion ? Evidemment, le métrage n'impose pas un mode de pensée mais tient davantage à informer et illustrer une expérience scientifique. Elle ne fait pas de la propagande psychiatrique, mais amène tout de même une certaine réticence perceptible dans le danger éventuel d'une application trop restrictive des résultats.

Chaque scène possède deux volontés possibles et distinctes : illustrer un comportement dans une situation, ou préalablement, les raisons qui ont poussé un tel comportement. En somme, elles démontrent le contexte et l'action, ainsi que ses répercussions dans son environnement. Comment une action ou une attitude influencent son entourage, et comment le contexte influence le comportement. Le métrage trouve son rythme et son énergie dans ce rapport, ce dialogue qui applique sans rudiment les phases psychologiques que traversent les personnages et les évènements. Chaque séquence existe comme autant d'expériences pour le scientifique, comme l'illustration fantasmée de son travail de laboratoire. Toutefois, une construction aussi rigide n'aurait certainement pas donné un film d'une telle fluidité sans l'apport d'un cinéaste doté d'une vision, d'un caractère que s'il avait uniquement été réalisé par le scientifique Laborit. L'apport d'Alain Resnais ne se situe certainement pas dans la banalité du faiseur, mais dans les connaissances intrinsèques qu'il possède de son médium. Il ne faut donc pas minimiser l'apport du cinéaste qui n'est pas le réalisateur derrière le scientifique, mais bien un des acteurs de la réussite du métrage. En mélangeant sur la forme les fonctions de la fiction et la réalité du documentaire, il entre parfaitement dans le jeu de l'expérience basée sur nos comportements et fusionne les deux genres avec un rare mérite. Les parties fictionnelles sont en réalité une scénarisation du documentaire, où chaque scène est écrite en fonction de la théorie de MacLean. Elles parviennent toutefois à devenir parfaitement autonomes, malgré le fait qu'elles ne soient qu'un prétexte à la diffusion du message de Laborit. Ainsi, non seulement le film possède une existence propre en tant que fiction, mais également en tant que documentaire dans sa relation avec l'expérience du laborantin Laborit.

De plus, Resnais, au courant de l'aspect schématique de cette théorie, parasite le travail du scénariste en appliquant lui-même un sous-discours à l'ensemble des personnages. En insérant ainsi des emprunts de films en noir et blanc, le cinéaste rapporte non seulement les possibles limites de l'exercice en cours (le métrage) tout en appliquant un rapport à son propre médium comme influence majeure de la vie. Le métrage qui n'était censé qu'être le véhicule des travaux de Laborit devient plus complexe en seconde lecture. C'est principalement dans ce faux conflit que le film exerce un certain pouvoir de fascination, une énergie propre qui lui apporte ce souffle particulier. Le documentaire parasité par le cinéma fictionnel, le scientifique par le cinéaste. Il est évident que Laborit était conscient de ce fait en s'associant avec un réalisateur comme Resnais, et que cet antagonisme existe pour apporter une caution pertinente à l'ensemble du métrage.

Mon Oncle d'Amérique est une expérience filmique dans le strict sens du terme. Non seulement il plonge le spectateur dans une étude mais également dans l'illustration de trois vies, de trois êtres humains. Le film s'encre dans un naturalisme convaincant pour mettre en images sa volonté d'apporter une touche concrète à une théorie, à mettre en forme une idée par le biais du cinéma. Toujours dans ce souci de présenter ses travaux à un ensemble de personnes pas forcément touchées ou attirées par le discours scientifique, Laborit investit la fiction pour servir son étude. Jouant sur différentes identités du médium cinéma, le métrage procède à une relation symbiotique entre son sujet et sa visualisation. Doté d'une richesse impressionnante, où chaque scène est sujette à l'analyse par la théorie du cerveau triunique de MacLean, il possède une richesse foisonnante qui lui donne cette capacité exceptionnelle de pouvoir multiplier les visionnages sans qu'une lassitude ne prenne réellement forme. Sans doute par la grâce de Resnais qui investit littéralement le métrage de sa personne et de ses connaissances. Mon Oncle d'Amérique s'inscrit dans une conception rare du cinéma, celle qui privilégie l'information à l'histoire, le prétexte d'une mise en images, le documentaire fictionnel et formaliste. Film qui nous interroge directement par le prisme du scientifique et de son expérience, il nous renvoie à notre condition d'être humain, au rapport que l'on entretient avec notre inconscient. Et si le métrage se termine par les images d'une ville ravagée par une guerre, c'est pour mieux signifier que nous sommes des microsociétés et que notre comportement individuel justifie celui du groupe. La quiétude de notre socioculture ne dépend que de la gestion de notre individualisme.

Guillaume Nicolas


3.3 Biographie Début de page

Henri LABORIT (1914-1995)

Henri Laborit est né à Hanoi le 21 novembre 1914, sous le signe du Scorpion, ce dont il était assez satisfait, comme d'être issu d'une mère née de Saunière et d'un père officier médecin des troupes coloniales. Laborit ne reniera toutefois jamais ses origines vendéennes et se présentera volontiers comme descendant des Atlantes !

À l'âge de cinq ans, avec sa mère, il accompagnera en pirogue sur le Maroni la dépouille de son père, mort en Guyane d'un tétanos contracté en service. À douze ans, lui-même fut atteint de la tuberculose. Les séquelles pleurales qu'il en conserva ne l'empêchèrent pas de préparer, et de réussir, d'abord son baccalauréat à Paris (lycée Carnot), puis son certificat de sciences physiques, chimiques et naturelles (faculté des sciences), enfin, à vingt ans, le concours d'entrée à l'École principale de santé de la Marine, à Bordeaux, où, grâce à un médecin compréhensif, il put être incorporé. L'histoire a oublié le nom de ce praticien qui influença de façon décisive le destin de Laborit. Car, en dépit ou à cause de sa rébellion contre l'institution médicale, c'est à elle qu'il dut de pouvoir cultiver ses dons. De 1937 à 1939, il est en effet interne des hôpitaux de Bordeaux, et, à trente-quatre ans, il devient chirurgien des hôpitaux des armées, pour finir, de façon imprévisible mais méritée, maître de recherche du Service de santé des armées, avec le grade de médecin en chef de 1re classe. En 1939, il est médecin à bord du torpilleur Sirocco, lequel est coulé, le 31 mai 1940, lors de l'évacuation de Dunkerque. Il a la vie sauve, mais son séjour prolongé dans les eaux de la mer du Nord lui fait vivre les effets d'une réfrigération sans préparation, auxquels il songera sans doute en 1950, lorsqu'il mènera à bien ses recherches sur « l'hibernation artificielle », obtenue par une atténuation des réactions au froid. En 1944, il est sur l'Émile-Bertin pour le débarquement d'Anzio (janvier) et pour celui de Provence (août), comme chirurgien de la 6e division de croiseurs.

Après la guerre, il opère dans les hôpitaux maritimes de Lorient, puis de Bizerte (Sidi Abdallah), où il entraîne son épouse et ses cinq enfants. Mme Laborit deviendra chef de travaux de la faculté de Créteil et praticien dans le service de réanimation de Pierre Huguenard à l'hôpital Henri-Mondor. C'est à Bizerte que, vers 1946, désolé d'assister à des « maladies opératoires tourmentées », notamment faute d'anesthésies adéquates, il commence ses réflexions et ses recherches sur ce qui deviendra la maladie postagressive, ses manifestations neurovégétatives et les moyens de les apaiser.

De cette époque datent ses premières publications connues, en particulier L'Anesthésie facilitée par les synergies médicamenteuses, par lesquelles ce chirurgien va révolutionner l'anesthésiologie, puis la psychiatrie, puis une grande partie de la médecine, voire la sociologie. En effet, la chance a voulu que ce médecin militaire atypique soit muté en 1949 au laboratoire de physiologie du Val-de-Grâce, dirigé par le médecin général Jaulmes, homme cultivé, compétent, tolérant, amical. Ainsi pourra commencer la troisième vie de Laborit: après les études et la guerre, voici le temps du chercheur qui devient biologiste, philosophe et écrivain.

Cette troisième vie s'ouvrira sur la découverte, en 1951, de la chlorpromazine (Largactil), premier neuroleptique au monde, synthétisée par les laboratoires Specia. Elle fut illustrée par l'attribution du prix américain Albert-Lasker, prélude au prix Nobel, qu'il n'obtint jamais (à sa forte déception) à cause de l'hostilité du microcosme médical civil français, et plus précisément parisien.

International Notable du Congrès américain, président de l'Institut de psychosomatique à l'université de Turin depuis 1983, professeur titulaire de la Jolla University de San Diego (États-Unis) et du Campus européen à Lugano (Suisse), il fit de nombreuses conférences, sur invitation, en Amérique, en Europe, en Afrique et en Extrême-Orient. Cette activité internationale ne l'empêchera pas de créer et de diriger à partir de 1958, dans le cadre de l'hôpital Boucicaut à Paris, le laboratoire d'eutonologie, géré par une association sans but lucratif (loi 1901) ; ce laboratoire fonctionne sans aide de l'État, grâce aux droits d'auteur des brevets pris par l'association.

Henri Laborit a publié un grand nombre d'articles et d'ouvrages divers, ce qui rend difficile de dresser une liste exhaustive de ses publications. Il faut néanmoins citer La Vie antérieure (Grasset, 1989), ouvrage autobiographique relatant sa carrière scientifique, et la somptueuse Légende des comportements (Flammarion, 1994), volumineux livre d'art et de science qui apparaît désormais comme son luxueux testament.

La plupart de ses livres sont des essais de philosophie scientifique ou des tentatives pour expliquer les connaissances biologiques dans le champ des sciences humaines. Le premier, Biologie et structure, aborde l'aspect biologique de la sociologie et du comportement. Le succès de ce livre paru en mars 1968, peu avant les événements de Mai donc, a attiré sur son auteur l'intérêt des étudiants du département d'urbanisme de la faculté expérimentale de Vincennes, qui lui ont demandé de créer une unité de valeur « biologie et urbanisme ». Depuis le début de 1969 et jusqu'en 1974, il a donc, avec son collaborateur Bernard Weber, assuré cet enseignement. Le livre L'Homme et la ville résume son approche biocomportementale des problèmes urbains. La Nouvelle Grille (1974) fait le point de son apport en sociologie, économie et politique à partir des grandes lois de la biologie générale et de la biologie des comportements qu'il avait abordées précédemment dans La Société informationnelle (1973) et Les Comportements (1973).

De 1978 à 1983, il assure un enseignement de bio-psycho-sociologie, comme professeur invité, à l'université du Québec, à Montréal, qui prolonge la ligne de pensée qu'il inaugurait en 1970 avec L'Homme imaginant, et poursuivait dans L'Éloge de la fuite (1976) et L'Inhibition de l'action (1979). La Colombe assassinée vulgarisait en 1983 ses thèses sur la violence. Mais avec Dieu ne joue pas aux dés (1987), il devait revenir à l'étude des systèmes vivants qui lui avait déjà inspiré, en 1963, Du soleil à l'homme, pour achever ce parcours encyclopédique avec son Esprit du grenier (1992).

Pierre Huguenard


3.4 Bibliographie Début de page

Physiologie et biologie du système nerveux végétatif au service de la chirurgie, G. Doin et Cie, 1950.
L'anesthésie facilitée par les synergies médicamenteuses, Masson, 1951.
Réaction organique à l'agression et choc, Masson, 1952.
Pratique de l'hibernothérapie en chirurgie et en médecine (en collab. avec Pierre Huguenard), Masson, 1954.
Résistance et soumission en physio-biologie : l'hibernation artificielle, coll. Evolution de sciences, N° 2, Masson, 1954.
Excitabilité neuro-musculaire et équilibre ionique. Intérêt pratique en chirurgie et hibernothérapie (en collab. avec Geneviève Laborit), Masson, 1955.
Le delirium tremens (en collab. avec R. Coirault), Masson, 1956.
Bases physio-biologiques et principes généraux de réanimation, coll. « Agressologie - réanimation - hibernothérapie », Masson, 1958.
Les destins de la vie et de l'homme. Controverses par lettres sur des thèmes biologiques (en collab. avec Pierre Morand), Masson, 1959.
Physiologie humaine (cellulaire et organique), Masson, 1961.
Du soleil à l'homme, coll. Evolution des sciences, N°  26, Masson, 1963.
Les régulations métaboliques, Masson, 1965.
Biologie et structure, coll. « Idées », N° 156, Gallimard, 1968.
Neurophysiologie. Aspects métaboliques et pharmacologiques, Masson, 1969.
L'homme imaginant. Essai de biologie politique, coll. 10/18, Union Générale d'Edition, 1970.
L'agressivité détournée, coll. 10/18, N° 527, Union Générale d'Edition, 1970.
L'homme et la ville, Flammarion, 1971.
Les comportements. Biologie, physiologie, pharmacalogie, Masson, 1973.
Société informationnelle. Idées pour l'autogestion, éd. du Cerf, 1973.
La nouvelle grille, coll. « Libertés 2000 », Laffont, 1974.
Eloge de la fuite, coll. « La vie selon … », Laffont, 1976.
Discours sans méthode (en collab. avec Francis Jeanson), coll. « Les grands auteurs », Stock, 1978.
L'inhibition de l'action. Biologie, Physiologie, psychologie, sociologie, Masson, 1979.
Copernic n'y a pas changé grand chose, Laffont, 1980.
L'alchimie de la découverte (en collab. avec Fabrice Rouleau), Grasset, 1982.
La colombe assassinée, Grasset, 1983.
Dieu ne joue pas aux dés, Grasset, 1987.
La vie antérieure, Grasset, 1989.
Les récepteurs centraux et la transduction de signaux, Masson, 1990.
Les bases biologiques des comportements sociaux, coll. « Grandes conférences », Musée de la civilisation-Québec, 1991.
L'esprit du grenier, Grasset, 1992.
Etoiles et molécules, Grasset, 1992.
La légende des comportements, Flammarion, 1994.
Une vie. Derniers entretiens avec Claude Grenié, éditions du Félin, 1996.

Référence publication :
Pour la mémoire, Henri Laborit
Jean Zin - jeanzin.free.fr

Laborit : de la cybernétique à la systémique
Joël de Rosnay - Juin 1995
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie - Paris

Mon oncle d'Amérique
Guillaume Nicolas - Avril 2006
www.cinetudes.com

Biographie
Pierre Huguenard
Professeur émérite à la faculté de médecine de l'Université Paris XII - Val de Marne
Auteur
Jean Zin - Joël de Rosnay - Guillaume Nicolas - Pierre Huguenard Début de page
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